Cet article retrace le parcours et la pensée de Philippe Bariol, un acteur engagé depuis vingt ans dans le champ social et écologique à Saint-Étienne. À travers une série d’entretiens, il livre une réflexion profonde sur la nécessité de lier justice sociale et défense de l’environnement, une approche qu’il qualifie d’écolo-humaniste. Son témoignage explore des thématiques variées allant de l’insertion professionnelle et la lutte contre la précarité à la redécouverte de notre lien vital avec la nature et l’expérimentation de nouvelles formes de démocratie directe. Ancré localement, son engagement illustre comment l’action de proximité peut devenir un moteur de transformation globale face aux crises systémiques actuelles.
Origines et parcours : l’éveil d’une conscience écolo-humaniste
Pressenza : Peux-tu te présenter ?
Philippe Bariol : Je suis originaire de Saint-Étienne et issu d’un milieu ouvrier. C’est peut-être pour cela que je considère que chaque être humain, aussi humble fût-il, mérite le respect et la dignité quelle que soit sa position sociale. Les villes de ma région sont d’anciennes cités industrielles, les abords sont constitués de moyennes montagnes où est née ma passion pour la nature.

Dans le domaine professionnel d’ailleurs, j’ai autant investi le champ du social — avec l’insertion de publics en difficulté : jeunes sans diplôme, personnes au chômage de longue durée, prisonniers, bénéficiaires des minima sociaux… — que celui de l’environnement (agriculture biologique, éducation à l’environnement).
Être conseiller en agrobiologie dans les années 80 était plutôt une situation marginale : on nous considérait au mieux comme des originaux. Aujourd’hui, la sensibilité a évolué profondément, mis à part, hélas, quelques individus rétrogrades hypermatérialistes, mais surreprésentés dans les sphères du pouvoir.
J’ai toujours considéré que le social n’est pas en opposition avec la défense de la vie en général sur notre belle planète ; en tout cas, cela fait partie de moi depuis toujours. C’est une sensibilité écolo-humaniste qui fait son chemin dans notre société, petit à petit mais indéniablement.
Un engagement enraciné à Saint-Étienne
Pr. : Que fais-tu à Saint-Étienne ?
PB : Après des années passées à Paris et à voyager pour participer à des actions humanistes (notamment en Afrique de l’Ouest, surtout en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso), je suis aujourd’hui vraiment concentré sur des actions locales enracinées dans la ville moyenne où je suis né, Saint-Étienne. J’y travaille comme formateur auprès de jeunes en insertion professionnelle.
Depuis 20 ans, j’ai participé bénévolement, autant que possible, à toutes les initiatives solidaires, alternatives ou de luttes sociales locales avec les personnes qui aspirent à un monde meilleur. Qu’elles soient communistes, écologistes, anarchistes, insoumises, issues des Gilets jaunes ou citoyennes, peu m’importe.
Ensemble, nous avons créé plusieurs collectifs autour des personnes sans-papiers, sans logement ou sans emploi.
J’agis aussi pour l’environnement avec des associations locales. Pour moi, c’était important de faire collectif avec des personnes issues de mouvances variées et d’apprendre de ces différences ; ces dernières années, j’ai structuré davantage mon engagement en me consacrant aux quartiers de la ville et en créant un média local.
Une ville ouvrière et multiculturelle
Pr. : Peux-tu nous présenter la ville où tu habites ?
PB : Avec la révolution industrielle, notre ville a vu sa population multipliée par dix en moins de deux siècles. À partir des années 1970, elle a connu un déclin démographique… ce qui explique que des dizaines de milliers de logements sont vacants dans notre cité où le chômage et la pauvreté sévissent.
Saint-Étienne est une ville multiculturelle et de mentalité ouvrière où les valeurs d’entraide et de solidarité sont fortes. C’est une ville modeste mais « généreuse », une ville issue de mineurs, d’ouvriers : « de la sueur coule dans ses veines », comme dit une chanson locale.

Bien sûr, les différentes municipalités ont tenté de la rendre plus conforme aux standards classiques de la ville moderne, mais elle résiste beaucoup à la gentrification et à la standardisation.
Le multiculturalisme y joue un rôle important dans une ville littéralement bâtie par différentes migrations : d’abord depuis la ruralité des montagnes environnantes (exode rural), puis depuis l’Italie proche, l’Espagne, le Portugal, la Pologne, et bien sûr des pays colonisés par la République française (Algérie, Maroc, Tunisie, Afrique de l’Ouest…). Le multiculturalisme fait partie de ses conditions d’origine.
L’interculturalité locale comme rempart contre l’intolérance et la gentrification
Toutefois, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce pluralisme culturel n’altère pas l’existence d’une culture locale très forte. Les Stéphanois·es sont porteurs d’une culture caractérisable par son accent, son parler, mais aussi ses valeurs « ouvrières » de solidarité, d’humanisme… tout autant que par celles issues de leurs diverses origines.
Ces influences ayant tendance à se mélanger, nous sommes dans une situation multiculturelle mais qui a produit une interculturalité locale que nous partageons toutes et tous. Quelle que soit notre origine, nous sommes toutes et tous Stéphanois.
Cette mixité culturelle fonctionne plutôt bien et pourrait bien être un exemple à suivre, si elle n’est pas détruite par la gentrification ou la montée de l’intolérance d’autre part.
C’est pour cela que nous (Média citoyen Sainté Debout) utilisons un symbolisme local et valorisons tout ce qu’il y a d’humaniste dans la culture locale, afin de ne pas laisser le champ libre au Rassemblement national [NdE : parti politique d’extrême droite] qui a de bons résultats dans les zones périurbaines et rurales délaissées par le système centralisé. Les mouvements d’extrême droite essaient de s’arroger la culture locale dans les zones urbaines périphériques et dans la ruralité ; ils y sont en partie parvenus dans certains lieux du sud de la France. C’est dramatique quand ces idées-là arrivent à capter l’imaginaire national (nationalisme) autant que le local.
Donner du sens à son action : face à la faillite du système
Pr. : Qu’est-ce qui te motive dans ton engagement ?
PB : Je tente de donner du sens à ce que je fais ; l’inverse me donnant un sentiment de mal-être très désagréable (nauséeux, si je paraphrase Sartre).
Que ma vie sociale ait un sens, je le vis comme une nécessité. Je crois d’ailleurs qu’à moins d’être anesthésiés, nous sommes toutes et tous dotés de ce sens interne qui nous incite à l’action, si possible cohérente. Mais l’écoutons-nous souvent ?
On dit aujourd’hui que les plus jeunes sont très sensibles au fait que leur travail, par exemple, ait un sens ; je trouve ça très positif, un signe peut-être d’une évolution profonde de la société.
Je cherche, nous cherchons toutes et tous à exprimer notre humanité, mais le système actuel contrarie ce dessein. J’emploie ici le mot « système » comme le font les nouveaux mouvements sociaux (Indignés, Nuit debout, Gilets Jaunes…), c’est-à-dire dans un sens global.
L’expression « système capitaliste » pourrait être un équivalent, mais a l’inconvénient d’orienter notre regard vers l’aspect économique et met un peu de côté l’aspect de domination globale qui, pour moi, est une synthèse basée sur des valeurs antihumaines.
Et donc, pour répondre à ta question, je ressens mon engagement comme évident et cohérent, car si tu veux juste rester un tant soit peu humain, juste un peu, tu te trouves vite confronté à ce système antihumain ; le conflit entre notre humanité et ces valeurs antihumaines est quotidien. Comme le disaient les Indignés : « Ce n’est pas nous qui sommes antisystème, mais le système qui est anti-nous ».
Notre société n’est pas adaptée à l’humain et, j’ajouterai, à la vie elle-même ; nous nous en rendons compte actuellement avec la crise climatique qui vient rejoindre les autres (sociale, démocratique, économique…). Tant de crises, ce n’est plus une crise, mais la faillite totale d’un système.
Face à cet énorme gâchis dénué de sens, en tant qu’humain, ma devise est de faire ce que je peux, seulement ce que je peux, mais si possible tout ce que je peux.
Comme le disait Hillel :
« Si je ne le fais pas moi-même, qui le fera ?
Et si je ne le fais pas maintenant, quand le ferai-je ?
Mais si je le fais seulement pour moi, que suis-je ?
L’écologie comme engagement de longue date : des conseils en agrobiologie aux ZAD
Pr. : Tu as eu auparavant de nombreux engagements militants. Peux-tu nous en parler ?
PB : J’ai essentiellement deux types d’engagements, écologiques ou sociaux, qui heureusement sont parfois conciliables.
Depuis mon adolescence, je me suis engagé pour l’écologie, j’en ai fait mon métier, ce qui, à la fin des années 1980, était encore peu courant, en devenant conseiller en agrobiologie.
Pour moi, c’est important d’agir concrètement dans ce domaine, la vie même est menacée et nous avons tellement à apprendre de la nature.
C’est pour cela que j’ai participé à de nombreuses initiatives écologiques et que je me suis mobilisé pour la défense d’espaces naturels et la biodiversité naturelle autant que pour la préservation de variétés locales ou anciennes.
Je participe aussi autant que possible aux luttes contre les GPII, Grands Projets Inutiles et Imposés comme celui de Notre-Dame-des-Landes (NDDL), une victoire qui confirme l’efficacité des collectifs auto-organisés enracinés sur le terrain comme les ZAD (Zone à Défendre).
Ce sont des zones d’autonomie où des convergences s’effectuent amenant une grande diversité d’action et d’intelligence collective. Ce sont des matrices de solidarité, d’alternatives et d’entraînement à la lutte sociale fonctionnant sur un mode démocratique innovant et enraciné.
Dans mon département, c’est la lutte contre le projet de construction d’une nouvelle autoroute (encore) entre Saint-Étienne et Lyon, l’A45 lancé en 1993 et abandonné en 2018. Afin de mettre en évidence l’impact écologique du projet qui devait traverser de magnifiques espaces naturels et agricoles des monts du Lyonnais, un collectif de personnes qui avaient toutes et tous soutenu NDDL a organisé une marche de plusieurs jours sur le « futur » parcours de l’autoroute.
Chaque soir, des rencontres étaient organisées dans les villages traversés, avant un final commun lors d’un grand événement organisé par les agriculteurs locaux et la Confédération paysanne. Une très belle expérience, une manière de lutter au rythme de la marche, enracinée et efficace, avec des rencontres et des apprentissages chaque jour.
Retrouver un lien avec la nature
Une ville sans nature c’est invivable et je me bats pour qu’on trouve des espaces naturels et même des lieux laissés à l’état sauvage qui sont de merveilleux outils pédagogiques pour sensibiliser et faire connaître la biodiversité.
Nous avons hélas perdu le contact avec la nature pour de multiples raisons historiques, et nous devons urgemment renouer avec ce qui est la vie.
C’est pour cela que j’anime souvent des visites de découverte de la nature avec des enfants, des jeunes, des étudiants, des familles aussi. L’idée est d’expliquer les grands cycles naturels : je parle de l’eau et son importance, la nécessité de limiter les surfaces imperméables (goudron, béton…), les saisons, le soleil, la photosynthèse… de tous ces cycles qui sont à la base de la vie.
La nature nourricière : leçons du passé et autonomie alimentaire
Je parle aussi de la nature sous son aspect nourricier, thème qui me passionne, et j’explique les récentes découvertes en archéologie qui nous ont montré que nos ancêtres dits « chasseurs-cueilleurs » n’étaient pas des individus sous-alimentés et totalement sauvages, les découvertes de la grotte Chauvet, datant de 36 000 ans montrent au contraire une sensibilité étonnante.

Peintures de la Grotte Chauvet.
Étonnante aussi l’analyse des restes osseux de nos ancêtres qui ne présentent pas de carence. Dans un environnement riche (et avec une population faible il faut le préciser) la chasse devait s’agrémenter d’activités moins dangereuses et très efficaces comme le piégeage ou la pêche.
En effet, pourquoi courir derrière un cerf, un chevreuil… quand on peut ramasser facilement les escargots, piéger les lapins au collet, mettre des nasses pour les poissons… qui avec les plantes sauvages constituaient l’essentiel de la nourriture avant la révolution néolithique.

Plantes sauvages et comestibles.
Cette révolution, par la domestication des plantes et des animaux, a profondément modifié nos habitudes alimentaires mais pas toujours pour le meilleur. En effet les plantes dites sauvages sont beaucoup plus nutritives que les plantes cultivées.
Alors, pourquoi ont-elles été oubliées dans notre alimentation ? Plusieurs facteurs y ont concouru : tout d’abord, les aliments sauvages sont « gratuits », au fil des siècles on a considéré qu’ils étaient donc la nourriture des pauvres, d’autre part cette gratuité ne s’accommode guère de la mentalité capitaliste.
Nous avons beaucoup perdu de savoirs concernant la nature. Les « simples » sauvages (plantes médicinales) offrent leurs vertus thérapeutiques, elles ont soigné des générations d’êtres humains mais l’avènement des pouvoirs centralisés (Églises, État…) et donc du savoir centralisé, a malmené ces connaissances traditionnelles et locales.
Lors de mes visites, je commente aussi le drame de l’Inquisition de ce point de vue. Les milliers de femmes torturées et brûlées comme sorcières n’ont pu nous transmettre la connaissance de cette pharmacie naturelle et gratuite.
La nature nourricière : leçons du passé et autonomie alimentaire
Je raconte aussi que nous n’avons plus vraiment idée de ce que peut être un milieu vraiment riche en vie, comme le furent les rivières il y a cent ans, les poissons et crustacés y abondaient tellement que par exemple des ouvriers qui travaillaient aux constructions de barrage se mirent en grève au motif qu’ils ne voulaient plus manger du saumon tous les jours.
Quant aux étangs et lacs, ils ont abrité des villages lacustres et la vie autour de ces milieux très riches en biodiversité. Je conseille le livre et le film « les enfants du marais » qui dépeint bien la richesse de ces milieux même encore au 20éme siècle.

Nous avons asséché les zones humides, nous avons posé des drains partout et cela nous a coûté des millions… et maintenant avec le réchauffement nous manquons d’eau.
A Sainté Debout nous essayons de promouvoir des solutions locales autant que pour l’agriculture. Le degré d’autonomie alimentaire moyen des 100 premières aires urbaines françaises est (seulement) de 2,1%. Il faudrait soutenir les filières locales d’agriculture et agroalimentaire. Il en résulterait une alimentation de qualité, avec peu de transport et des emplois locaux non délocalisables par centaines de milliers.
Agir localement contre le réchauffement : l’exemple de l’albédo
Avec le réchauffement climatique nos villes sont littéralement devenues des fours. Je ne sais pas si tu connais l’albédo, l’albédo est la fraction de l’énergie solaire qui est réfléchie. Sa valeur est comprise entre 0 et 1, plus il est élevé, plus la surface est réfléchissante et donc moins le support chauffe. Cela signifie qu’une surface blanche par exemple qui réfléchit bien l’énergie solaire chauffe moins qu’une surface noire. Le goudron est donc une catastrophe de ce point de vue.
A Los Angeles on peint en blanc certains sols et bâtiments, ce qui permet de faire baisser la température de 6 ou 7 degrés. Dans notre ville la municipalité ne fait pas grand-chose sur le sujet aussi nous avons commencé avec quelques habitants à peindre nous-même nos trottoirs en blanc en utilisant une peinture naturelle et qui disparaît avec les pluies d’automne (lait de chaux).
Ce sont des actions très locales mais ce qui est paradoxal c’est que parfois elles ont des répercussions au-delà de ce que j’aurais pu même imaginer ; ainsi par exemple en 2021, j’ai eu l’immense plaisir de faire visiter un petit bois de ma ville à une délégation de Zapatistes du Chiapas. Je peux témoigner que ces personnes avaient un rapport privilégié avec la nature mais aussi une expérience de l’action et des pratiques démocratiques largement supérieur à tout ce que j’ai vu en France.

Zapatistes au Bois d’Avaize, St Étienne.
Solidarité avec les personnes les plus précaires
Cela m’amène à mon second type d’engagement qui est social, souvent auprès de ceux que l’on appelle les « sans », les sans emploi, les sans logement, les sans-papiers.
Pour donner des réponses efficaces et locales à ces sujets j’ai participé à de multiples collectifs qui venaient au secours des « sans » (papier, travail, logement…), la plupart de ces initiatives sont légales (conseils, aide administrative, collecte, convoi…) d’autres… étaient surtout urgentes et légitimes comme les réquisitions citoyennes de logements vides, autrement dit squats.
Des immeubles entiers sont inoccupés dans notre ville autant qu’ils soient utiles, ainsi nous (collectif informel) avons au fil des années participé à loger des centaines de personnes. Les besoins de logement étant grands et le nombre de volontaires expérimentés dans ces opérations faibles, nous avons eu l’idée d’organiser des cours sur le sujet ouvert aux principaux concernés les personnes sans logements.
C’est pour moi un principe important, l’action doit être le plus possible organisée par ceux qui en bénéficient. Je me souviens d’une de ces formations où nous répétions pour la troisième fois en français, puis en russe qu’il fallait être conscient des éventuels risques encourus dans une réquisition citoyenne et la réaction d’un participant tchétchène « c’est bon, nous avons compris, nous venons d’un pays ou chaque matin on peut trouver son voisin mort devant sa porte, un pays ou la police peut enlever n’importe qui… alors nous savons ce que c’est que prendre des risques ».
Ce n’est pas parce qu’une personne se trouve à un moment dans une situation « sans » que cela la définit complètement, au-delà des catégorisations il y a l’humain, son potentiel, sa dignité.
J’ai aussi beaucoup agi pour les sans-emploi, que ce soit dans des collectifs ou avec les syndicats. Ce n’est pas simple d’ailleurs que les syndicats qui s’adressent à des travailleurs prennent en compte la problématique des « privés d’emploi », ce n’est historiquement pas leur préoccupation centrale et de plus le droit du travail est déjà complexe et là il faut en plus maîtriser la réglementation compliquée des services publiques de l’emploi.
Néanmoins étant donné le chômage massif et la porosité des catégories chômeur et travailleur précaire, des comités de travailleurs privés d’emploi et précaires se créent un peu partout.
C’est un sacré travail que de faire simplement appliquer le droit dans ce domaine mais quand une personne ne perçoit plus ses allocations depuis des mois, c’est sa survie qui est en jeu, parfois pour un simple blocage administratif.
On aide à s’y retrouver, à contacter les bonnes personnes et si ça traîne encore on débarque à quelques-uns en agence, c’est très efficace. Hélas la dématérialisation des services, le peu d’employés que compte France Travail et la politique qui axe le travail sur le contrôle plus que sur le conseil, font que les erreurs et mauvais traitements se multiplient.
Réquisitions citoyennes de logements vides et aide juridique face à l’administration
Avec quelques amis Indignés nous avons créé en 2012, un collectif pour les sans-papiers qui fonctionne toujours. Les mal nommés sans-papiers qui se baladent toujours avec un sac plein de demandes, justificatifs, photocopies diverses, attestations…
Contrairement aux fausses informations qui sont distillées par les autorités et la presse en général, obtenir des papiers en France n’a jamais été aussi difficile. Et ça c’est quand l’administration respecte ses propres lois, ce qui n’est pas toujours le cas, car elle oublie souvent par exemple que la loi stipule qu’un individu a le droit à des recours après un premier refus.
Premier refus qui peut être le résultat d’un dossier mal préparé mais allez trouver des pièces justificatives officielles de maltraitance dans votre pays d’origine quand c’est la police elle-même qui en est responsable. Les autres témoins prennent des risques en témoignant, il faudra du temps pour obtenir ces récits (J’ai fait de la relecture de ces témoignages, c’est terrifiant.), les traduire…
Ainsi le tribunal administratif de notre région a régulièrement condamné la préfecture pour non application des droits notamment d’hébergement, vous n’imaginez pas le travail juridique qu’il faut fournir juste pour que le droit soit réellement appliqué. Un travail qui finit par nous rendre spécialiste du domaine, même si nous travaillons avec des avocats pour finaliser les procédures.
A un moment donné ces actions peuvent devenir totalement chronophages, on a parfois l’impression de vivre le supplice de Sisyphe. C’est pour ça qu’il est important que ces groupes de solidarité restent connectés aux groupes qui s’orientent sur la lutte (pour changer les conditions) et à ceux qui impulsent des alternatives, ce sont trois démarches complémentaires.
Ce qui est aussi très important, je crois, c’est que la gestion de ces groupes soit partagée entre les bénévoles et les bénéficiaires. Je vais vous racontez une anecdote à ce sujet, nous avions besoin d’argent pour le collectif sans-papiers, notamment pour payer des billets de trains car beaucoup d’affaires se traitent à Lyon (à 50 km), j’ai proposé qu’on demande aux sans-papiers de nous aider à organiser un grand repas multiculturel.
Certains des bénévoles étaient réticents, « ils ont déjà tellement de problèmes, ça va être difficile pour eux… ». J’ai proposé qu’on leur fasse au moins la proposition, ils ont été enchantés, en fait soulagés et heureux de pouvoir contribuer. Ce fut un magnifique moment convivial et multiculturel. Les bénéfices de ce repas que nous avons réalisé dans une grande salle d’un espace autogéré libertaire de la ville ont couvert les frais de déplacements et au-delà. Quelques semaines plus tard j’ai proposé que l’on renouvelle cette expérience si positive, certains m’ont répondu que nous avions maintenant assez d’argent… C’est un peu la limite des actions de solidarité aider oui, faire avec oui mais faire à la place c’est sans issus… et pas démocratique.
L’expérience des Indignés et de la démocratie directe : réinventer le politique
La démocratie est un thème qui pour moi est central depuis ce 15 mai 2011 où j’ai entendu parler par mon ami Rafael de la Rubia de Madrid, d’un événement considérable qui rompait avec la mécanique habituelle de la lutte sociale.
L’occupation de la Puerta del Sol et l’appel du 15M pour une démocratie réelle m’a tout de suite impacté, je suis allé à Lyon ou quelques étudiants espagnols se rassemblaient sur la place des Terreaux mais à Saint-Étienne rien.
Je me suis finalement résolu à lancer le mouvement et le 28 mai nous étions nous aussi sur la place de la Mairie de notre ville. Assis par terre nous avons commencé à discuter entre humains, à inventer une nouvelle façon de communiquer ou l’écoute compte encore plus que l’expression, une nouvelle façon (plusieurs en fait) de faire démocratie.

Les indignés de St Étienne font un symbole humain de la paix.
Des 300 qui furent là à moment nous redescendirent à une moyenne de 30 participants, mais c’est incroyable ce que nous avons pu faire localement bien sûr mais aussi en participant à des rassemblements en France, en Espagne ou en Belgique.
Notre façon de fonctionner très démocratique devait suivant les prévisions de ceux qui nous voyaient discuter des heures être notre fin, elle fut notre force. Un groupe qui n’élit pas de représentant, finit par être un groupe ou chacun se sent légitime à parler ou agir. Ce sont des conditions favorables à l’autonomie puisque tout le monde gère un peu tout à tour de rôle.
Dans chacune de nos manifestations les forces de l’ordre demandaient à parler à un responsable et à chaque fois nous répondions que nous étions toutes et tous responsables ; et le pire c’est que c’était vrai. Ingérable pour la police qui savait que si seulement deux ou trois d’entre nous échappaient à leur surveillance, ils étaient capables d’improviser une action de l’autre côté de la ville… finalement ils adoptèrent la technique illégale de nous « nasser » (encercler) pour nous empêcher de bouger.
Cela pouvait durer des heures alors on s’asseyait en cercle, sans plus faire attention aux pauvres CRS à qui on tournait le dos et qui faisait eux aussi cercle autour de nous mais debout. Même prisonniers, on continuait et on discutait des thèmes que nous avions à organiser pour de futures actions.
Apprentissage d’un fonctionnement sans représentant où chacun est responsable
Mis à part nos occupations de place, nos manifestations pour la justice sociale et la démocratie, j’ai le souvenir d’un mouvement joyeux et convivial. Chaque membre pouvait compter sur la solidarité des autres et nous organisions aussi des événements solidaires comme des gratiférias.
Petite anecdote très caractéristique de ce mouvement non violent, nous avions trouvé tout naturel d’organiser la foire aux dons (on appelait ça aussi une zone de non-violence économique) place de la mairie, une fois installé une idée nous est venue… les marches du parvis de l’hôtel de ville ne feraient-elles pas un magnifique présentoir pour tous nos dons (habits, livres, jouets, électroménager, vaisselle…)

La police bien sûr ne le voyait pas du même œil mais que faire face à de gens qui ne vendaient rien, souriants et soutenus par les passants… Nous leur avons gentiment concédés que nous partirions… dès que nous aurions fini.
Toutes ces actions, cela peut sembler beaucoup et je n’aimerais pas apparaître comme un activiste forcené qui sacrifierait sa vie à la militance. Non, tout cela est à la fois joyeux et plein de rencontres tellement enrichissantes et puis c’est une expérience de 20 ans d’action locale, c’est surtout la permanence qui donne cet effet foisonnant.
En fait, je vis une vie somme toute classique avec ma famille, mes amies, mon travail… simplement j’ai inclus la transformation sociale et écologique comme élément de mon quotidien. Et c’est plus facile si tu le fais près de chez toi. Tu connais sans doute la nouvelle de Giono, l’homme qui plantait des arbres. Elle raconte l’histoire d’un homme humble qui, par son action simple mais efficace (semer des arbres) va changer le destin d’une région qui se désertifiait.
Comment y parvient-il ? Son secret c’est la permanence. Pendant plus de 30 ans, chaque jour il sème 100 arbres, et le soin qu’il met à son action produit de la force, force qu’il applique autour de lui là ou parviennent réellement ses possibilités de transformation.

Beaucoup de gens se disent qu’ils agiront quand ils auront le temps, l’énergie… mais en fait, mon expérience m’a montré que souvent c’est parce qu’on se met en route et qu’on maintient l’effort que l’énergie pour aller plus loin vient. Il nous faut juste un peu de permanence, de soin et de proportion dans l’ampleur de l’action.
J’ai compris aussi pourquoi un système basé sur le profit sera toujours en conflit avec ce sentiment profond et généreux. Ces expériences sociales et internes simultanées m’ont permis de ressentir une force qui prend sa source au dessein même de l’humanité, dessein contrarié par un système inhumain mais qui toujours veut s’exprimer.
Les diverses expériences que sont la lutte « révolutionnaire », la mise en place concrète d’alternatives ou les actions de solidarité, loin de s’opposer sont issus d’une même source, notre profond besoin d’être pleinement humain et de défendre la vie. Et ce qui est presque magique c’est qu’en travaillant à ce niveau-là, les convergences sont possibles, encore plus sur une échelle locale où l’on peut se parler directement et de cœur à cœur.
La construction des espaces de liberté
Pr. : Tes expériences ont été très variées. Quelles sont celles qui t’ont le plus marquées ?
PB : Difficile de choisir, en fait ce sont toutes les expériences qui ont en commun, la densité du sentiment de vivre quelque chose d’essentiel. Comme si « ici et maintenant », nous construisions des espaces de libertés, qui sont pour l’instant éphémères mais intenses, en tout cas vécues de manière intense. Une sorte de temporalité de liberté où la conception linéaire du temps s’efface.
C’est une expérience à vivre, il faut y « entrer », et puis c’est comme aller vers l’essentiel. C’est un peu incompréhensible si on n’y participe pas. Prenons un exemple : comment peut-on passer des heures et des heures pendant des semaines et des mois assis par terre à discuter sur les places publiques ? (Cf 2011 les indignés). Incompréhensible et d’ailleurs extrêmement ennuyeux, si quelque chose ne se passe à l’intérieur des personnes.
Un historien qui a travaillé sur le mouvement néo-zapatiste, Sergio Tischler, appelle ça la temporalité d’émancipation : « L’autonomie est un processus de dépassement de la domination qui œuvre en produisant une temporalité d’émancipation, un mode d’organisation du temps radicalement différent de la temporalité abstraite et vide du capital et des institutions… » « Lorsque cette pensée instrumentale s’effondre, la conception linéaire du temps s’effondre avec elle ». J’adore ces moments, c’est tellement bon de reprendre la maîtrise de notre temps (donc de notre liberté) et c’est indispensable pour espérer ne serait-ce qu’imaginer un futur différent.
Sainté Debout : un média citoyen
Pr. : En 2018 vous avez créé le site d’information Sainté Debout. Pourquoi avoir créé ce site ?
PB : Sainté (pour Saint-Étienne en version locale) Debout (en référence aux nuits debout), est un projet citoyen de démocratie locale. C’est l’aboutissement de différentes expériences, échecs et tentatives, avec des mouvements politiques, associatif ou collectifs et suite à une réflexion sur la démocratie entamée depuis longtemps qui a été bousculé par l’expérience des indignés et des Nuits debout.
Voilà le constat, au-delà des études et analyses qui existent à foison pour nous dire que notre démocratie représentative est en crise, au-delà des techniques multiples pour exercer une démocratie participative, Sociocratie, Holacratie et des procédés (mandat impératif, tirage au sort, proportionnalité, vote optionnel, référendum…) ; en fait on apprend la démocratie surtout en l’exerçant.

On teste, on se trompe, on choisit. C’est très important de vivre la démocratie et pas seulement dans des élections mais au quotidien, dans son quartier, sa ville, sa vie. A l’heure actuelle, nos occasions de l’exercer ou de nous y exercer sont trop faibles, très très faibles.
Depuis l’école ou les enfants ne sont pas assez écoutés, l’université ou l’étudiant ne décide pratiquement en rien des contenus et de l’organisation, en entreprise bien sûr ou la subordination est la règle par contrat, l’expression « supérieur hiérarchique » dont l’étymologie est le pouvoir sacré devrait révulser notre sensibilité humaniste, en entreprise ou nous passons un tiers de notre vie, la démocratie n’existe pratiquement pas, sans emploi ce n’est pas mieux, France travail est loin d’être organisée par les chômeurs (et pourtant pourquoi pas ? ).
Finalement en fin de vie, à la maison de retraite, nous perdons tout pouvoir de décision… Les situations antidémocratiques (donc anti-humanistes) sont tellement courantes que nous y sommes habitués.
Concrètement, nous avons dans nos vies trop peu d’opportunités de nous former à la prise de parole, mais aussi à l’écoute et à toutes les techniques qui permettent une réelle expression de la démocratie, ceci n’étant pas dans l’intérêt de ceux qui contrôlent la société, cette éducation il faudra bien la faire nous-même.
Et pour moi, toujours en pratique, il y a une question d’échelle. Dans notre société il y a un souci avec ce qu’on pourrait nommer le « triptyque infernal » qui est « généralisation, homogénéisation et hiérarchisation », dans ce cadre-là la démocratie ne peut absolument pas s’exprimer et pourtant c’est comme ça que le monde est organisé actuellement.
Nous devons remettre du local, de l’humain, de la démocratie et du concret. Le mot méconnu qui devrait être dans toutes les bouches, c’est subsidiarité. A Sainté Debout nous pensons que le voisinage est l’unité de base d’une nouvelle démocratie car c’est de là que l’on perçoit bien la réalité des problèmes quotidiens. Les voisin·e·s sont les meilleurs experts de leur propre vie et de leur territoire.
C’est intéressant comme idée mais comment le mettre en pratique alors que les voisins, voisines sont happés par leur quotidien stressant et peu habitué·es à participer aux décisions qui pourtant concernent leur vie. Nous avons voulu avec Sainté Debout que l’action ne soit pas réservée aux supers militants qui sont des modèles inaccessibles (et un peu « souffrant », il faut bien le dire).
Ce que l’on propose tout le monde peut le faire, en agissant dans sa ville, son quartier, sa rue, son immeuble… suivant ses possibilités.
Pour cela, le premier pas a été pour nous de se doter d’un moyen de communication. C’est de là qu’est venue l’idée d’un média local et libre : Sainté Debout ! Sans information, il n’y a pas de possibilité de choisir, de décider !
La construction d’une force locale
Mais ici, il s’agit d’auto-information, des voisin·e·s interviewent d’autres voisin·e·s. Certains d’entre eux sont connus pour leurs engagements associatifs, syndicaux, politiques… mais attention nous les interrogeons sur des actions concrètes et locales et cela nous a jusqu’à présent évités les bla bla politiciens sans intérêts, généralisant et homogénéisant.
Voilà notre méthode pour créer des actions par quartier, nous nous baladons dans les quartiers, parfois une seule personne parfois un petit groupe, avec au moins un habitant du coin. Nous prenons des photos ce qui nous plaît, déplaît, choque… des photos rares car les journalistes vont peu dans ces petits endroits perdus.
Nous discutons avec les habitants rencontrés donc les voisins d’au moins un d’entre nous, c’est important pour la continuité des relations.
Avec ces photos nous construisons un petit article que nous publions sur notre média indépendant (relayé aussi sur les réseaux) dans lequel nous mettons en valeur ce qui nous parait positif mais où nous dénonçons clairement les situations problématiques, ça peut aller du tas d’ordures qui est là depuis des mois, un arrêt de bus mal placé, dangereux, un mur qui s’écroule, des immeubles vides, des éclairages publics ne fonctionnant pas… toute sorte de problèmes du quotidien qui sont ressentis fortement par les habitants. Dans l’article nous mentionnons donc le point de conflit et nous interpellons directement l’élu référent en adjoignant à l’article ses coordonnées et sa photo… Le point faible des politiciens étant leur attachement à leur image, c’est en général très efficace.
Cela constitue notre premier niveau d’action et tout le monde peut s’en emparer.
Ce positionnement et ces tactiques, nous ont propulsés en quelques mois comme une force locale dont il faudrait tenir compte, bien sûr nous avons été critiqués, diffamés, on a tenté de nous corrompre… mais nous avançons et notre site compte plus de 1 000 articles tous locaux avec des variations de fréquentation qui vont d’article lu par quelques dizaines de personnes à plusieurs milliers pour certains sujets polémiques.
Le record est un article concernant les gilets jaunes qui avaient manifesté dans le calme toute la journée en centre-ville, des CRS ont surgi et lancé des bombes lacrymogènes sur les gilets jaunes mais aussi au milieu des familles et du marché de noël.

Cet article a été consulté plus de 30 000 fois ce qui est énorme pour un média local, il faut dire que c’était particulièrement choquant et que nous avons été le seul média à en parler du moins au début.
L’expérience des élections municipales de 2020
Pr. : Tu as participé aux élections municipales en juin 2020. Qu’as-tu appris de cette expérience ?
PB : Nous (Sainté Debout) étions une toute jeune force citoyenne ayant à peine deux ans d’existence.
Nous nous sommes demandé s’il était judicieux de nous engager à cette échelle (la ville entière) alors que nous privilégions un travail par quartier. Mais nous avons été invités par les forces politiques de gauche à participer au scrutin. Cela nous est apparu rapidement comme une sorte de « soupe à l’union » au service d’un politicien professionnel local.
Finalement nous avons lancé une liste citoyenne alternative avec les Insoumis et de nombreuses amies Gilets jaunes et ce sans aucun politicien professionnel.
Rencontre entre différents mondes militants
C’était une rencontre entre plusieurs « mondes » celui des militants politiques et celui des Gilets Jaunes, parfois aussi entre classe moyenne et des personnes plus modestes, voire précaires.
Nous proposions d’agir à partir des quartiers avec des référents de rue, d’immeubles et un processus de rencontres entre voisins et nos balades (arpentage citoyen) faciles à mettre en place mais qui orientent de suite sur des conflits réels.
Les militants politiques ont eu du mal avec cette méthode, décentralisée, horizontale, qui ne correspondait pas à leur paysage de formation. Mais nous l’avons testé dans certains quartiers où Sainté Debout était déjà présent.
Résultats électoraux et enseignements
Finalement boycotté par les médias classiques locaux et face à des professionnels de la politique possédant de bien plus grands moyens que notre liste citoyenne… nous avons terminé un peu en dessous de 5 %.
Mais on peut noter que dans les quartiers où nous avons appliqué la technique citoyenne (référent de quartier vivant sur place, affichage ciblé localement, arpentage citoyen, maillage hyper local, auto organisation…) les scores étaient supérieurs, voire le double de ceux avec la méthode classique (affichage généraliste, tractage, boitage…), Intéressant non ?
L’Union populaire et l’engagement local
Par rapport aux élections suivantes (présidentielles, législatives) une partie de nos référents de quartier de Sainté Debout se sont engagés pour l’Union Populaire, en tant qu’individu (le principe est que nous n’agissons directement avec Sainté Debout que pour des élections locales), le côté populaire s’adapte bien à notre vision par quartier.
D’ailleurs l’union populaire a mis en place jusqu’à des correspondants d’immeuble, cela va dans le sens de la subsidiarité, c’est intéressant mais peu mis en valeur.
Les limites historiques des unions de gauche
A notre avis, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) [NdE. 1er mai 2022 – 10 juin 2024] qui regroupait différents partis de gauche et écologistes a connu un destin difficile. Par le passé on a souvent considéré que l’union des forces de gauche (le programme commun de gouvernement, la gauche plurielle, le front de gauche …) était un gage de victoire et donc de transformation sociale. Et, en effet, des victoires électorales ont été obtenues à partir de ces « cartels » de Partis mais sans toutefois changer notablement la direction néo-libérale de notre société.
La question de la force populaire
L’union d’organisations qui comptent de moins en moins de militants n’est pas représentative de la population.
On pourrait se demander, est-ce l’union qui fait la force ou bien la force crée-t-elle de l’union ? Je penche de plus en plus pour la seconde hypothèse.
Refonder la démocratie depuis les quartiers
C’est un mouvement citoyen issu de la base sociale (des quartiers) qui peut renouveler notre démocratie, la NUPES ou d’autres unions futures, pourraient en être l’expression politique mais pour cela il faudrait que les adhésions directes y soient possibles. C’est toujours un point que les partis politiques refusent.
De toute façon, l’élément spatial, où l’on va situer la démocratie, au plus près des habitant·e·s, cet enracinement dans le quotidien est, je crois, l’élément central pour réinventer une réelle démocratie sur des bases humaines.
Des élections locales, communales ou départementales (dont l’atome de base est le canton, la plus petite unité en zone urbaine) devraient être propices à voir émerger des forces issues directement des citoyens.
C’est peu le cas ! Pourquoi ?
Crise de la représentation politique
Le désintérêt actuel pour un système démocratique plutôt archaïque peut s’expliquer aisément, la population s’est vue trahie à de nombreuses reprises par les partis politiques censés la représenter.
Si les promesses des politiciens n’engagent que ceux qui y croient, il est logique que les citoyens ne veuillent plus participer à ce jeu de dupes.
Si la majorité des gens commence ou continue à se désintéresser de la politique, cela n’a rien de surprenant. Ce qui est étonnant c’est que des militants de base sincères continuent à suer sang et larmes pour des partis qui les maltraitent. J’aurai toujours du respect pour ces anciens militants qui n’ont jamais profité d’aucun avantage et se sont dévoués pour une cause qu’ils estimaient noble. Ce n’est pas le cas des professionnels de la politique, car s’ils nous promettent des lendemains qui chantent, ils s’arrogent pour eux seuls les avantages immédiats.

Dégoût politique et reconstruction citoyenne
Ce moment de dégoût, de nausée face à un monde politique aussi corrompu que le monde de la finance, fait qu’il est bien difficile d’intéresser votre voisine et votre voisin à une quelconque action qui aurait une apparence politique. Et pourtant la politique devrait être la gestion par nous-même de nos quartiers, villes et de nos vies.
Elle devrait être pratiquée dès l’école et jusqu’à la maison de retraite en passant par l’entreprise… on en est loin bien sûr et c’est pour cela que l’on peut parler de préhistoire de la démocratie.
Reprendre le pouvoir sur nos vies
Il faudrait donc refonder la démocratie depuis la base mais qui va s’intéresser à cette tâche humble qui ne rapporte ni gloire, ni argent mais juste le sentiment d’agir pour le bien commun et la satisfaction d’être cohérent. Cette tâche est incompréhensible par tous ces leaders politiques, managers ou autres malades du virus des hauteurs.
Vivement que nous nous rendions compte que nous pouvons vivre sans eux.
Reprenons le pouvoir sur nos villes et nos vies, participons au développement des réseaux citoyens près de chez nous.
Refonder la démocratie
Pr. : A partir de ton expérience de terrain, qu’est-qui te paraît aujourd’hui le plus urgent à transformer dans notre société ?
PB : Il faut refonder la démocratie.
Il ne faudrait pas jauger l’expérience humaine comme une marchandise mais en percevoir la qualité, la créativité, la charge transformatrice et se demander quel sens à la démocratie pour l’être humain ?
Je pense vraiment qu’on peut émettre l’hypothèse, que c’est dans la reconnaissance de l’autre comme être humain (un semblable) que puise la possibilité de démocratie.
Je te reconnais humain comme moi même (sentiment de l’humain en l’autre) et de cela je conçois une éthique de réciprocité, éthique qui me dit que ta parole et donc ta voix vaut la mienne. Aucun être humain au-dessous d’un autre, cette attitude humaniste implique de nombreuses conséquences sur le système social, politique, économique.
L’autonomie solidaire comme réponse aux crises
C’est un nouveau paradigme du « Faire en commun » fondé en « dignité humaine », dans la pratique sociale et pour répondre plus concrètement à ta question cela pourrait s’exprimer concrètement en ces temps de crises par ce que nous appelons à Sainté Debout, l’autonomie solidaire.

Chacun prend sa vie en main mais solidairement avec les autres.
Sachant que ni les gouvernements, ni les actuelles municipalités et encore moins les multinationales ne vont respecter un quelconque contrat social, nous nous devons de nous prendre en charge et de nous organiser entre nous afin de construire cette vie à laquelle nous aspirons.
Dans chaque quartier, des voisins s’organisent pour être solidaires, ils décident eux-mêmes des priorités, ils s’entraident et crée des alternatives à un système qui s’écroule. Je ne pense pas que c’est une option mais plutôt une nécessité.
Servitude volontaire et liberté humaine
Pr. : Tu t’es constitué une solide culture philosophique et politique. Quelles sont les références intellectuelles qui t’ont le plus inspirées ?
PB : Un des aspects qui me questionne depuis longtemps c’est comment un système aussi injuste que celui dans lequel nous vivons peut se maintenir contre l’intérêt de l’immense majorité de la population.
Étienne de la Boétie donne sans doute une partie de la solution dans son « Discours de la servitude volontaire » dans lequel il nous invite à ne plus collaborer avec l’autorité « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre ».
C’est fondamental car je crois que nous sommes profondément constitués de cette liberté D’ailleurs quand ce flux d’émancipation est contrarié, cela génère immanquablement un « état d’esprit en révolution ».
La tradition libertaire et l’éthique de l’entraide
Dans cette perspective, je trouve que l’histoire ne rend pas justice au courant libertaire qui me semble être une expression de l’humanisme.
On peut citer deux grands penseurs de ce courant.
Dans « La morale anarchiste » 1889, Pierre Kropotkine fonde sa vision éthique sur la maxime très humaniste suivante » Traitons les autres comme nous voulons être traités nous-mêmes ».

Et avec Elisée Reclus, (discours à Bruxelles, L’anarchie) Kropotkine partage l’idée que cette quête de liberté humaine est le propre de l’être humain dans toute son histoire voire ses origines.
Précurseurs de l’écologie, ces deux auteurs tous deux géographes, voyageurs et naturalistes puisent aussi leur inspiration dans l’étude de la nature. Kropotkine dans son livre « l’entraide » trouve dans la nature la racine de cette attitude humaniste collaborative. Thème repris récemment par Pablo Servigne dans “L’entraide, l’autre loi de la jungle ».
Réévaluer l’histoire et les capacités humaines
A contrario, notre vision objetisante de l’histoire nous a conduit à minimiser l’humanité de nos plus lointains ancêtres comme elle nous fait projeter une vision mécanique sur le monde naturel.
D’une manière générale, l’intelligence et l’humanisme de nos prédécesseurs a été sous-estimée, qu’elle ne fut pas la surprise des spécialistes en découvrant la datation de la grotte Chauvet, il y a 36 000 ans des humains s’exprimaient par la peinture avec une sensibilité que Picasso ne renierait pas, lui qui admirait tant Lascaux peint il y a « seulement » 19 000 ans (Chauvet n’avait pas encore été découverte à son époque).
Les luttes sociales et les expériences collectives
L’histoire des luttes sociales est aussi peu présente dans les manuels d’histoire, des centaines de révoltes paysannes qui ont jalonné les siècles sont à peine mentionnés. C’est vraiment une carence car c’est souvent autour de lieux ou des expériences sociales fortes qu’on trouve de nouvelles options et de perspective à la réflexion (Chiapas, Rojava… en France les ZAD).
Les travaux de plusieurs universitaires de Puebla qui s’appuient sur l’apport de nouveaux mouvements sociaux, des années 1990 à nos jours, en Amérique Latine (et surtout la révolte dans l’état du Chiapas dite « néo zapatiste ») m’ont vraiment permis de mieux comprendre certains aspects de l’action sociale.
Autour de ce mouvement néo zapatiste, on peut lire Francisco Gomez Carpinteiro (anthropologue), Fernando Matamoros Ponce (sociologue), Antonio Fuentes Diaz (sociologue), et encore John Holloway qui ont tous mis au centre de leur recherche le concept de dignité qui anime la révolution du Chiapas…
Effets démonstratifs et puissance des exemples
Tant d’idées autour d’un coin de jungle assez éloigné des centres de pouvoirs, c’est vraiment étonnant et cela semble valider la théorie des « effets démonstratifs ».
Une action même au fond de la jungle ou dans un quartier déshérité… une action même petite peut inspirer des milliers, des millions de personnes dans un monde interconnecté.
Ce point est tout à fait exprimé clairement dans « Lettres à mes amis » de Silo.
Changer le monde sans prendre le pouvoir
Le fil libertaire humaniste est très intéressant, car ce courant situe la révolution non comme prise du pouvoir de l’état mais dans la perspective humaniste d’une société autogérée.
John Holloway (sociologue et philosophe), dans son livre « Changer le monde sans prendre le pouvoir » a suscité une polémique d’une part chez ceux qui pensent que tout processus révolutionnaire est historiquement disqualifié depuis la chute du « socialisme réel », d’autre part chez ceux qui sont attachés à une conception révolutionnaire « classique » à savoir synthétiquement par la prise du pouvoir étatique.
Il se situe dans la lignée libertaire quand il étend le champ de la critique à des phénomènes non strictement économiques, et s’intéresse à la soumission psychologique à l’autorité ou à l’effet d’endoctrinement opéré par « la synthèse sociale ».
Pour lui l’émancipation (de cette synthèse sociale) demande un passage du « pouvoir sur » au « pouvoir faire ».
La synthèse sociale et les brèches du système
Beaucoup de ces auteurs voient le système actuel comme un ensemble historique dynamique, qui n’est pas simplement un système économique, mais une véritable synthèse sociale. Synthèse sociale qui est la négation de l’auto-détermination par l’abstraction du « faire » nous privant du pouvoir faire créatif. C’est intéressant de lire à ce sujet « la société du spectacle » de Débord.
Dans cette synthèse, il existe néanmoins des « brèches ». Ces brèches sont nos refus mais aussi nos créations quotidiennes qui ne peuvent pas, ne veulent pas entrer dans la logique du système d’abstraction.
La crise du capitalisme et l’humanité indocile
La crise du capitalisme est l’humanité indocile à se plier aux exigences du toujours plus, toujours plus vite (culture du chiffre, de l’argent, de la quantité).
Nous (l’humanité) sommes la crise du capitalisme, la crise de ce système de domination.
Nous créons ou tentons de créer en permanence un monde d’humanité, de dignité opposée aux valeurs mortifères d’un système où si tu es riche tu vis, pauvre tu meurs.
Expériences sociales et transformation quotidienne
Cela remet en perspective l’intérêt des mouvements sociaux mais aussi les « petits » engagements quotidiens.
C’est le mouvement des expériences (vivre, faire de manière créative) dans mais aussi contre et au-delà de la synthèse sociale comme le dit Holloway.
En paraphrasant les zapatistes « Non, nous ne ferons pas ce que l’on nous dit de faire, nous ferons ce nous pensons être correct : nous ferons ce que nous pensons nécessaire, agréable ou approprié ».
Une grande partie des habitants de la planète vit avec moins d’un dollar par jour, est redevable de la solidarité communautaire. C’est ce « nous faisons » qui constitue, construit, fait l’humanité du monde.
Théorie de l’action et espaces de liberté
A partir de cela on peut fonder une théorie de l’action, d’un mouvement dans, contre et au-delà, forcément expérimental et démocratique, des zones de libertés où l’on retrouve le pouvoir de faire.
C’est par le système de la valeur (de ce qui se tient derrière l’État) qu’est la force réelle de la synthèse sociale. La manifestation extérieure de cette valeur étant la circulation de l’argent.
Dans ce contexte quelles que soient les alternatives (économie sociale, solidaire, mutualisation…), c’est un défi constant d’utiliser l’argent sans être utilisé par lui.
Questions ouvertes sur la transformation sociale
Cela nous pose de nombreuses questions.
Si de multiples actions portent des valeurs alternatives mais sont privées de portée générale, alors sont-elles suffisantes pour produire le changement ?
Si les revendications restent individuelles ou au mieux, communautaires, alors se rejoignent-elles ?
Face à l’annonce de la fin des idéologies par l’ordre actuel, serait-ce renoncer que de ne plus théoriser globalement le changement ?
Comment dégager des solutions sans savoir vers quoi se diriger ?
La complexité du monde et l’intelligence collective
Nous sommes la crise du système car celui-ci est absolument en contradiction avec le véritable « faire libre » de l’être humain. Ne pas jauger l’expérience humaine comme une marchandise (« il faut faire plus ! Mieux ! Plus grands ! … ») mais en percevoir la qualité, la créativité, la charge transformatrice, c’est une thématique essentielle pour l’action humaine dans le monde.
Nous avons vu avec la crise du COVID comment une approche pandémique était insuffisante quand il faut s’attaquer à une véritable syndémie, comme nous en prévenait Barbara Stiegler.
Je pense que nous devons faire face courageusement à cette complexité que notre intelligence collective peut résoudre.
Désillusion et fragmentation de la pensée
Et ne pas renoncer comme beaucoup d’intellectuels, « la désillusion imprègne notre façon de penser, les catégories que nous utilisons, les théories que nous adoptons », « la fragmentation de l’interprétation du monde n’est autre qu’une réconciliation avec la désillusion », « tout concourt à ce que nous nous concentrions sur notre fragment spécialisé de la connaissance et délaissions la complexité du monde », Holloway.
Explorer de nouvelles formes d’organisation sociale
Pour moi qui souscris à la nécessité d’une transformation sociale radicale (à la racine de la problématique) et concrète, je pense que nous devons explorer de nouvelles formes d’organisation. La recherche d’un « NOUS FAISONS » cohésif et ouvert est essentielle.
Il s’agit bien d’exploration et de création de formes d’organisation plutôt que de modèle. Des questionnements qui plus globalement interrogent le fonctionnement démocratique, « Les discours sur la démocratie ont conduit à la formation d’un méta-discours de spécialistes, reconnus comme seule voix légitime sur le sujet » (Gomez Carpinteiro) or la démocratie est avant tout une pratique.
Des observations dans le champ des espaces promouvant la participation et l’horizontalité comme celles des Indignés, montrent que toute conceptualisation préalable des procédés fait reculer l’horizontalité.
Dignité, relations humaines et horizontalité
La liaison entre dignité (l’humain) et horizontalité (comment les humains s’organisent en respectant l’humain) est un élément central pour le fonctionnement de ces groupes. Sans l’approfondissement de la relation, des rapports d’amitié et de solidarité effectivement vécus, pas d’horizontalité possible.
C’est l’élément qui est si difficile à quantifier mais observable dans les réseaux ou assemblées de base.
Les espaces d’auto-organisation sociale
Que ces alternatives, surgissent parfois là où il y a exclusion du système, rejet hors de la synthèse sociale, dé-cohésion… chez ceux qui sont discriminés est compréhensible.
La discrimination des SANS emploi, papiers, logement… finalement des SANS argent (donc SANS valeur) touchant une part de plus en plus ample de la population, on observe maintenant des groupes solidaires plus amples qui refusent la violence économique, qui refusent que celui qui a de l’argent peut vivre, celui qui n’en a pas non.
C’est ce que l’anthropologue Francisco Javier Gomez Carpinteiro nomme « l’existence d’espace que le sujet, dans son mouvement d’auto-affirmation, ouvre à partir de son expérience historique ».
Observer et comprendre les espaces d’émancipation
Comment peut-on observer ce qui est existence ?
Sans objétiser des sujets ?
Quid de la capacité d’auto-analyse des sujets ?
Comment fonctionnent ces espaces dans leurs différentes dimensions et leur relation avec le système global ?
Sur quelle temporalité ?
Comment ces espaces sont relationnés entre eux ?
Questionner en marchant : la méthode zapatiste
Repenser la transformation sociale, c’est « questionner en marchant », comme disent les Zapatistes.
Les actions communautaires sont comme le dit Tischler « une histoire collective, multiforme et polyphonique ».
Mais cette « composition » complexe « en relation » ne doit pas faire oublier que ces espaces sont toujours expérimentaux, créatifs et en processus.
Vivre le « faire en commun »
Vivre pleinement, joyeusement, avec liberté, cette expérience humaine du « faire en commun » est un puissant stimulant qui nous évitera peut-être la réduction des attentes propre à une société désillusionnée.
Radicalité et transformation sociale
Si je me considère comme un utopiste, je suis aussi quelqu’un de très réaliste dans l’action, je suis un radical au sens où le définit Saul Alinsky, « Il (le radical) veut un monde dans lequel la richesse de chaque individu soit reconnue, un monde basé sur la moralité et l’humanité (…) Un radical place les droits de l’homme très loin au-dessus des droits de la propriété. Il est en faveur d’une éducation libre, publique et universelle et considère cela comme fondamental pour la vie démocratique. La démocratie pour lui se construit en partant de la base. Le radical croit complètement à l’égalité des chances pour tous les gens, quelles que soient leur race, leur couleur ou leur religion. »
Le rôle du conflit dans le changement
Pour lui, le conflit fait partie de la transformation sociale.
« C’est en maintenant la chaudière sous pression qu’on en vient à l’action. Aucun politicien ne peut rester longtemps assis sur une question brûlante si vous la rendez suffisamment brûlante. » je confirme, testé et approuvé sur le terrain.
Saul Alinsky et l’empowerment
Alinsky apparaît comme un précurseur de l’empowerment, mais aussi des mouvements des places (assembléistes) prônant la « démocratie réelle ».
« L’esprit d’Alinsky est bien vivant au sein de tous ces groupes militants actifs dans d’innombrables domaines, jusqu’au récent mouvement Occupy Wall Street », Noam Chomsky.
Avec Alinsky l’importance est moins d’insister sur les idées (l’idéologie) que sur les comportements (l’empowerment), cette démarche nommée « community organising » (Action Communautaire en français) est peu pratiquée dans l’hexagone.
Le mot communautaire n’a pas bonne presse en France (à gauche comme à droite) du fait d’un certain laïcisme et jacobinisme parfois exacerbé dans un pays très centralisé. Récemment, l’invention du vocable polysémique et péjoratif « communautarisme », qui certes dénonce le repli communautaire… est aussi un signe de la relégation et l’assignation que subissent les habitants des quartiers populaires.
Le « nous » citoyen de la république n’est pas si facile à atteindre, c’est souvent une abstraction, les constructions collectives intermédiaires (tissus social local) ont été réduites par une société qui prône l’individualisme, la compétition et la consommation, refaire communauté a donc tout son sens.
Autre point très intéressant chez cet auteur, c’est son sens aigu de la stratégie du changement s’appuyant sur l’auto-organisation, l’utilisation du conflit, l’empowerment… une sorte de mise en confiance graduelle, l’importance de donner du sens à l’action, de cibler clairement les responsables sont autant d’éléments remarquables de cette praxis du changement…
La méthode Alinsky et ses applications politiques
Si vous voulez comprendre rapidement le pourquoi et le comment de ce penseur-activiste, le mieux est de lire « L’art de la guérilla sociale » qui est un condensé pédagogique de la méthode Alinsky concocté par François Ruffin (le député, journaliste et réalisateur).
François Ruffin est un lecteur assidu d’Alinsky et il s’en inspire en partie dans son action locale et législative.
Au-delà du député de Picardie Debout ! les Insoumis se sont mis à l’étude d’Alinsky. Ils en ont tiré une stratégie pour « l’enracinement » de leurs groupes d’appui, en 4 étapes :
- « Frapper aux portes »
- « Tisser les colères »
- « Cibler les puissants »
- « Agir nous-mêmes »
C’est tout à fait efficace mais cela demande un enracinement conséquent dans les quartiers ou villages. Mais que ce mouvement se soit configuré en vue d’élection présidentielle ne lui donne pas des conditions d’origine idéale pour ce dessein.
Des lieux et des publications locales au service de ce projet, une approche qui intégrerait les différences, un dépassement réel du simple cadre politique (fût-il insoumis) et nous aurions des conditions pour un véritable mouvement populaire, ce qui n’est pas (encore) le cas.
Municipalisme libertaire et démocratie directe
Au niveau de nos expériences locales de démocratie réelle avec notre média Sainté Debout nous avons animé des soirées autour de plusieurs auteurs qui me semblent fondamentaux pour l’action sociale enracinée.
Nous nous sommes abreuvés à la lecture des municipalistes libertaires avec Murray Bookchin et ses idées pour sortir du capitalisme, mettre en place l’écologie sociale et la démocratie directe et mettre fin à toutes formes de discriminations et d’oppressions.
Dans la lignée du municipalisme libertaire il y a aussi Abdullah Öcalan qui en contact avec le précédent a inventé depuis sa prison le « communalisme » expérimenté aujourd’hui au Rojava.
La révolution comme dynamique humaine
Finalement beaucoup de ces penseurs sont des révolutionnaires.
La révolution ce terme a été tellement dévoyé, qu’aujourd’hui on hésite à l’employer.
Pour ma part, j’ai mis longtemps à comprendre pourquoi ce thème pouvait avoir tant de force. Il y a bien sûr une question d’injustice sociale mais aussi comme une certaine mystique qui me questionnait.
C’est un peu comme si on rencontrait une grande force contrariée, comme si un dessein profond de l’humanité cherchait à reprendre son cours tel une rivière en crue. Tu vois ces images sont empruntés à la nature et peut être qu’au fond ce dessein contrarié qui s’exprime en de multiples révolutions est celui de l’humanité mais aussi de la vie elle-même menacée.
Humanisme et révolution
A ce sujet, deux auteurs apportent un éclairage original sur les liens entre humanisme et les révolutions.
En effet, Gajo Petrovic explique et démontre que la révolution n’est pas violente dans son essence, mais que c’est la force qui s’y oppose qui l’est le plus souvent (contre révolution), « le terme de « révolution » ne saurait être employé que pour un changement radical de l’homme et de la société, pour la création d’un homme vraiment humain et d’une société humaine désaliénée« .
Il faut lire « humanisme et révolution » de cet auteur, qui définit très bien l’essence humaniste de la révolution.
La révolution comme nécessité humaine
Il est d’ailleurs cité par le second auteur qui lui aussi a écrit un cours texte sur la « révolution sociale ». Je veux parler de Silo dans le livre « Lettres à mes amis », un texte fondamental.
« Il n’y a pas d’autre issue que de révolutionner le système en l’ouvrant à la diversité des nécessités et des aspirations humaines », « Sortir du champ de la nécessité pour avancer vers le champ de la liberté au moyen de la révolution, est l’impératif de cette époque dans laquelle l’être humain est resté enfermé. Les révolutions futures, si elles parviennent à aller au-delà des soulèvements militaires et des coups d’État, des revendications de classe, d’ethnie ou de religion, devront prendre un caractère transformateur et inclusif, fondé sur l’essence humaine. »
Silo ne présenta pas la révolution comme une option mais comme une nécessité répondant à une forme d’être pleinement humaine. Je crois que c’est ça l’humanisme et c’est par essence révolutionnaire.
Humanisme : définition et sens contemporain
Pr. : Tu fais références à l’humanisme, c’est quoi pour toi l’humanisme ?
PB : L’Humanisme à l’heure actuelle est un terme employé dans des sens très divers par des gens très différents, notamment souvent en le confondant avec une sorte d’humanitarisme sans profondeur ni force.
Au sens le plus strict, l’Humanisme correspond à une période historique allant de la fin du 14e siècle au 16e en Europe et que l’on a coutume de nommer la Renaissance. Galilée, Giordano Bruno, Thomas More, Érasme, Léonard de Vinci… en sont des figures très connues. C’est un phénomène assez court mais dont l’influence se propagea dans les siècles suivants jusqu’aux révolutions plus récentes.
A cette époque il émerge comme une nouvelle vision de l’être humain dont on valorise de plus en plus, la personnalité (la personne, l’individu) et l’action transformatrice (Prométhéenne), la vision de la nature évolue, ce n’est plus un « espace de tentation et châtiments » mais notre propre environnement, notre jardin.
Enfin et c’est très important, un nouveau goût pour la recherche d’explications naturelles plutôt que surnaturelles se met en place et c’est en rapport avec le développement de la science et des technologies.
Ces 4 points convergent en une croyance qui place l’être humain comme facteur central du monde que celui-ci peut dominer par la connaissance et les sciences. Cette façon de voir le monde et la vie va heurter les conceptions religieuses dogmatiques qui a cette époque organisent toute la société.
Ce mouvement humanisme va remettre en question l’ordre établi et rentrer dans un processus de révolutionnarisation face à l’église, qui elle-même finira par muter (réforme, contre-réforme). Finalement la crise passera de l’église à l’état, avec les révolutions contre les empires et les royaumes de « droit divin ».
Ce court résumé doit beaucoup au magnifique livre « Interprétation de l’Humanisme » de notre ami Salvatore Pulleda. On reste toutefois dans une vision centrée essentiellement sur l’Europe. La lecture de « l’Humanisme à travers différentes cultures » du Centre Mondial d’Etude Humaniste, illustre bien la valeur universelle de l’humanisme quel que soit le nom qu’on lui donne dans différentes cultures. L ‘humanisme (tout comme la démocratie) n’est pas une création européenne Mais existe sous différentes formes à travers le monde. Il y aurait beaucoup à dire aussi sur les racines profondes de l’humanisme à des époques considérées comme archaïques, on peut tout de même se demander quels seraient les aspects fondamentaux de ces moments historiques (les Renaissances) ?
Humanisme et changement psycho-social
En effet, l’humanisme n’est pas seulement une philosophie mais aussi un changement psycho-social, qui se traduit dans une activité sociale et une attitude face à la vie en général. L’humanisme, vu son objet, doit se situer face à des conditions réelles d’existence, face à la vie.
Alors comment caractériser ces moments historiques particuliers de l’évolution humaine ? On pourrait simplement dire que, quelque chose se réveille, l’être humain fait l’histoire, il construit la société, il transforme son environnement, une intention de dépassement social et individuel se fraye un chemin, des possibles s’ouvrent…
En synthèse s’opère un véritable bouleversement tant psychique (nouvelles croyances en un progrès possible) que social (périodes pré-révolutionnaires ?), le changement est total, il est en situation, un changement d’attitude face à la vie.
Une attitude qui pourrait se résumer à quelques propositions, comme : être attentifs aux humains et les traiter comme soi-même (règle d’or), ce qui inclus de considérer tous les humains comme des égaux, reconnaître et valoriser les diversités personnelles et culturelles de chacun, croire que l’on peut toujours aller plus loin dans la connaissance, toujours apprendre et notamment apprendre des autres, laisser les autres libres de leurs idées et de leurs croyances et par contre exiger que tous les êtres humains soient bien traités avec dignité et donc sans violence.
Des idées apparemment simples mais qui ont pour conséquence un changement total de société, les impacts de cette idée sur la démocratie, l’état et l’économie sont considérables.
Ainsi défini, l’humanisme est loin d’être une théorie abstraite ou une idéologie molle. En fait, je crois que l’humanisme restera une pensée et une pratique révolutionnaire tant que la dignité humaine ne sera pas pleinement respectée pour et par chaque être humain.
Réconcilier humanisme et écologie
Pr. : Tu es particulièrement intéressé deux thèmes, la Nature et le changement social. Quel rapport établis-tu entre ces deux thèmes ?
PB : Il me semble que ces thèmes sont d’importance dans le contexte actuel de crise économique, politique, sociale démocratique mais aussi écologique.
Je crois vraiment qu’il faut que nous arrivions à réconcilier ces thématiques.
La nature c’est la vie, elle est essentielle à notre survie autant, je crois, qu’à comprendre vraiment qui nous sommes. Le monde naturel accompagne l’humanité depuis son origine, il y a plusieurs millions d’années dans une accumulation d’expérience, dans une pratique quotidienne.
On émet souvent l’hypothèse que le fait de produire des objets, « l’invention » de l’agriculture beaucoup plus récente au néolithique, la vie dans les cités… ont éloigné l’humain de la nature. Soulignons au passage que certaines espèces animales pratiquent l’élevage et la culture depuis beaucoup plus longtemps, les fourmis par exemple avec l’élevage de puceron et la culture de champignons.
Ainsi nous n’avons pas inventé la domestication mais nous l’avons développé intentionnellement et de manière croissante, fabricant de plus en plus de prothèse à notre énergie et nous accaparant l’inanimé comme l’animé, allant jusqu’à le faire avec nos frères et sœurs humains.
Dans nos mondes technologiques de béton et d’acier, la nature semble bien loin et « Pourtant le sens sacré de la nature résonne encore en l’être humain, comme une nostalgie imprécise mais bien réelle. « Comme le dit le grand ethnobotaniste François Couplan.
En effet, qui n’a pas ressenti un contact bienfaisant avec la nature ? une sensation de paix en écoutant le chant de la rivière ? une sensation de force face à un arbre séculaire ? ou aux sommets neigeux des massifs montagneux ? parfois le chant d’un oiseau nous ravi, le vol d’un papillon nous inspire un sentiment de liberté et une source nous « ressource ».

Cerisier du bois d’Avaize.
Ces sentiments profonds de quiétude et de force sont une expérience courante si l’on reste en contact avec la nature. Mais c’est indéniable, nous avons perdu la compréhension de tout cela. Ainsi nous ne comprenons plus les cycles et notre vision de la temporalité est devenu linéaire, mécanique.
Et vu que cette ligne droite nous conduit directement à notre fin, on peut dire que nous avons une vision morbide du temps. « La mort physique apparaît comme un dénouement fatal qui interrompt le mouvement de l’écoulement du temps, arrête et ferme le futur de l’existence. L’Être humain n’est plus considéré comme une partie intégrée aux cycles temporels de la nature et du cosmos. C’est un marcheur qui avance linéairement vers un futur incertain et fatal. » (Victor Piccinini, L’Expérience du Temps)
C’est très différent dans les sociétés traditionnelles et leur vison cyclique. Le génie des sociétés du paganisme est dans cette approche sensible du vivant qui nous permet de vivre des expériences de renouvellement (renaissance) par cycle.
Qu’en est-il de cette expérience aujourd’hui ? Existe-t-il encore une culture engendrant ce type de phénomènes de manière collective ? De façon synchronisée ? Dans des cultures proches de la nature, notamment là où l’urbanité est moins forte ? Dans une culture rurale ? Dans une culture des forêts ?
En Afrique et en Amazonie par exemple, ces aspects semblent vivants mais que sont-ils devenus en Europe sous le rouleau compresseur d’un christianisme fonctionnant de pair avec des états hiérarchisés et une centralité citadine ?
Mircea Eliade mentionne qu’il est probable que les folklores européens qui gardent trace de ces connections avec la nature trouvent leurs racines dans le néolithique. On trouve en effet encore en Europe des fêtes des solstices qui gardent traces de ces anciennes cérémonies notamment dans les pays baltes par exemple. J’ai écris un récit de cette expérience lors du solstice d’été à Drusti en Lettonie.
N’avons-nous pas besoin de nous relier (de nouveau) à une nature que nous sommes en train de détruire ? N’avons-nous pas besoin de fêter les saisons et de retrouver une autre vision du temps que celui du temps productif ? Ne devons-nous pas la vie au soleil qui nous donne sa chaleur et son énergie par l’intermédiaire des plantes ? C’est la magie de la photosynthèse, la lumière qui se fait matière et à contrario matière qui redevient lumière par le feu qui nous réchauffe en hiver.
La dimension de transformation que porte en lui l’humain comme ultime déterminisme, nous à incliné à la domination de la nature mais aussi des autres, nous pouvons créer (recréer ?) un rapport non dominateur à la nature et à l’humanité, une relation non-violente.
Je pense qu’il y a un chemin par là pour nous et pour la planète.
Propos recueillis par Olivier Flumian et Philippe Bariol
Crédits photos : Philippe Bariol








