Interview avec le Professeur Yakov M. Rabkin
Chimiste de formation, Yakov M. Rabkin, titulaire d’un doctorat (1972) de l’Académie des sciences de Russie, à Moscou, quitte l’Union soviétique en 1973. Il passe brièvement par Vienne et Israël, où il étudie le judaïsme, puis s’installe au Québec (Canada) où il obtient un poste de professeur à l’Institut d’histoire et de sociopolitique des sciences de l’Université de Montréal. À la disparition de l’Institut (1988), il est intégré au département d’histoire.
Propos recueillis par Pierrick Hamon (06.05.2026)
I-Dialogos : Professeur Yakov M. Rabkin, dans l’article publié en 2023 sur le site de I-Dialogos, vous écriviez : « À l’instar des autorités soviétiques qui justifiaient le brouillage des émissions radiophoniques occidentales comme une mesure contre la “subversion impérialiste”, une panoplie d’agences nationales et de l’OTAN protègent désormais le public de la “désinformation russe”. » Depuis lors, dans de nombreux médias européens – et notamment français – le thème de la « désinformation russe » a pris une place centrale. Le « narratif » est univoque. Le discours est quasiment verrouillé : l’objectif prioritaire du Kremlin serait ainsi d’« affaiblir les démocraties occidentales ». Toute mise en question de cette lecture expose ses auteurs qualifiés « idiots utiles » (sic) à « des accusations de complaisance, voire de relais d’influence à l‘égard de Moscou ». Vu de Montréal, quel regard portez-vous sur la qualité du débat public et de l’information dans les démocraties européennes ? Le pluralisme des points de vue vous semble-t-il aujourd’hui suffisamment garanti ?
Yakov M. Rabkin : Le pluralisme des points de vue demeure absent des débats portant sur les défis les plus existentiels auxquels l’Europe fait face. Il y a quelques années, j’animais un séminaire de troisième cycle et cosignais par la suite un ouvrage consacré à la « démodernisation ». Ce phénomène fut particulièrement visible dans l’ex-URSS des années 1990. Médecins reconvertis en chauffeurs de taxi, architectes vendant de la bière aux coins des rues, carcasses rouillées d’usines, instituts de recherche louant leurs murs à des marchands de sous-vêtements, prêtres orthodoxes militant pour une scolarité obligatoire raccourcie. Ces images devinrent monnaie courante au tournant du XXIe siècle dans bien des pays jadis modernes et « civilisés ». En Russie eltsinienne, le premier choix de carrière pour les lycéennes était la prostitution monnayée en devises étrangères.
La démodernisation ne se limite désormais plus ni à un pays ni à une région. Dans plusieurs États, des voisins de longue date en viennent à s’entretuer, apparemment motivés par des différences soudainement redécouvertes de religion, de langue ou d’origine. En Europe, le nationalisme civique cède le pas aux identités tribales, ethniques et confessionnelles, et pas seulement à l’Est, où le nationalisme revêt traditionnellement une couleur ethnique, mais aussi dans des pays comme les Pays-Bas ou la Suède, considérés jusqu’alors comme des parangons de tolérance cosmopolite.
Dans les relations internationales, les revendications moralisatrices et l’amalgame des adversaires étrangers au sein d’un « axe du mal » se substituent aux arguments rationnels de nature géopolitique. Les « faits alternatifs » deviennent omniprésents, instantanément diffusés à travers le globe par les moyens de communication les plus modernes.
Quiconque met en cause le narratif convenu se voit ostracisé des grands médias
Cette démodernisation se manifeste notamment, en Europe, par l’absence de débat rationnel concernant la Russie, ses intentions et ses capacités. Depuis le discours prononcé par Poutine à Munich en 2007, dans lequel il proposait une architecture de sécurité inclusive pour l’Europe, toute information positive ou même neutre sur la Russie – qu’il s’agisse du ballet Bolchoï ou des ours polaires – a quasiment disparu des médias mainstream. Bien avant février 2022, la Russie avait été réduite à l’image d’un extraterrestre dangereux, antithétique à l’Europe. Quiconque mettait en cause ce dogme se voyait ostracisé des grands médias, puis, plus tard, sanctionné par la Commission européenne.
La prétention de l’UE à un haut messianisme moral concernant la guerre en Ukraine a depuis été dévoilée comme vide de sens. D’abord, parce qu’ont émergé les révélations selon lesquelles la France et l’Allemagne ont délibérément induit la Russie en erreur en signant les accords de Minsk II, censés apporter la paix à une Ukraine déchirée par le coup d’État de février 2014. La complicité de plusieurs pays européens dans le génocide en cours à Gaza a porté le coup de grâce à ces prétentions à des « valeurs européennes » moralement supérieures. Un bon vieux racisme a refait surface, empêchant dirigeants européens et une partie croissante de la population de voir Palestiniens, Russes ou Iraniens comme appartenant à une humanité commune.
Même à l’époque de Staline, les trains circulaient de Moscou à Paris
À l’époque même où Staline dirigeait l’URSS, les trains circulaient de Moscou à Paris. Sous Khrouchtchev, les échanges culturels et scientifiques avec les pays occidentaux prospéraient. Sous Brejnev, cosmonautes soviétiques et astronautes américains avaient rendez-vous dans l’espace. Aujourd’hui, les Européens ont abrogé tous ces contacts, fermé les frontières, et il faut voyager via Istanbul pour relier Saint-Pétersbourg à Helsinki – un vol qui dure habituellement moins d’une heure.
Ils ont dégradé les relations diplomatiques et fait exclure la Russie de la plupart des compétitions sportives internationales. Tout cela tandis qu’aucune de ces mesures n’a été appliquée à l’État sioniste génocidaire en Asie occidentale.
I-Dialogos : Dans une interview publiée hier sur notre site, Vladimir Fédorovski estime que la Russie a pu se sentir trompée par les Occidentaux après la fin de la guerre froide, notamment à la suite du rejet du projet de « Maison commune européenne » porté par Mikhaïl Gorbatchev et Francois Mitterrand, et de l’échec de la Charte de Paris de 1990 sur la sécurité. Dans ce contexte, la virulence actuelle de l’ex-président Medvedev – qui avait pourtant choisi, contre l’avis de Poutine, une stratégie de rapprochement avec l’Union européenne – n’est-elle pas, au moins en partie, compréhensible ? Comment interprétez-vous, de manière plus générale, l’évolution des relations entre la Russie et l’Occident depuis cette période ? Peut-on parler d’occasions manquées, voire d’un certain aveuglement stratégique de la part des Européens ? Ou faut-il plutôt considérer que les autorités russes ont elles-mêmes entretenu une forme d’ambiguïté, notamment lors d’épisodes comme la guerre en Géorgie en 2008 ?
Yakov M. Rabkin : Vous avez soulevé de nombreuses questions importantes auxquelles un bref entretien ne saurait rendre pleinement justice. Permettez-moi de commencer par votre dernier point.
Une commission d’enquête européenne a conclu à l’époque que le conflit en Géorgie en 2008 avait été initié par le gouvernement alors en place de Saakachvili. Ultérieurement, ce fait a été « oublié » car il ne correspond pas à l’image d’une Russie agressive.
Une rhétorique qui renvoie au passé colonial de l’Europe ?
La notion d’« Occident » est intrinsèquement antagoniste et suprémaciste. Elle repose sur l’unité contre l’Autrui – que ce soit la « Russie de Poutine », le « régime des mollahs » ou le «Parti communiste chinois », pour reprendre les termes des faucons washingtoniens. Tout ceci vise à attiser les émotions et à obscurcir tout débat rationnel. Une telle rhétorique renvoie également au passé colonial de l’Europe, lorsque des valeurs prétendument supérieures étaient imposées, à la pointe de la baïonnette, aux quatre coins du monde.
Malgré une cordialité de surface, la politique américaine à l’égard de la Russie a perpétué l’hostilité héritée de la guerre froide. Que ce soit le refus américain d’aider la Russie à surmonter la crise financière des années 1990 ou le mépris systématique des ouvertures diplomatiques russes – y compris une proposition d’adhésion à l’OTAN – l’objectif constant a été d’affaiblir et d’encercler la Russie.
Après Chirac et Kohl, les Européens ont peu à peu abandonné la notion même d’intérêt national pour épouser la ligne américaine. Cela les a conduits à réduire drastiquement leurs relations économiques avec la Russie et à acquiescer à la destruction des gazoducs Nord Stream, plongeant ainsi leurs pays, notamment l’Allemagne, dans le déclin.
Aujourd’hui que l’administration américaine esquisse des gestes – jusqu’ici vides – vers une réconciliation avec la Russie, l’Europe poursuit sa route antirusse tel un poulet continuant à courir après qu’on lui a coupé la tête. On pourrait parler d’une forme de cécité, si l’on veut, mais il s’agit essentiellement d’une démodernisation politique.
John Mearsheimer et nombre d’autres experts attribuent la responsabilité de la guerre actuelle en Ukraine à la politique américaine d’élargissement de l’OTAN.
John Mearsheimer et bon nombre d’autres experts attribuent la responsabilité de la guerre actuelle en Ukraine à la politique américaine d’élargissement de l’OTAN. S’ils ont certes des arguments valables, il convient également de se demander si les politiques de la Russie, voire celles de la fin de l’ère soviétique, n’ont pas contribué à la crise actuelle.
Avec le recul, Alexandre IAKOVLEV – le protagoniste du dernier livre de Vladimir FEDOROVSKI – cf interview I-Dialogos voisine – et ses successeurs au Kremlin, apparaissent naïfs, voire pire, dans leur rapport à l’Occident. Ils ont présupposé sa bienveillance et ignoré les constantes géostratégiques séculaires de la Russie.
Cela a conduit au démantèlement de l’Union soviétique, à la présence de troupes de l’OTAN à quelques centaines de kilomètres de Saint-Pétersbourg et, finalement, à des attaques contre la station d’alerte précoce russe près de Krasnodar et contre des bombardiers stratégiques en Extrême-Orient. La dissuasion russe s’en trouve largement discréditée, ce qui accroît immensément les risques d’une guerre élargie sur le continent européen.
Les politiques russes en Ukraine ont fait preuve d’une insouciance confondante.
Alors que des centaines d’agences américaines et européennes œuvraient ouvertement à miner l’affinité économique, culturelle et enfin politique de l’Ukraine avec la Russie, Moscou n’a guère agi pour contrer ces actions. Peut-être que nombre de cercles dirigeants russes tenaient l’Ukraine pour acquise, en raison de trois siècles et demi de partage du même espace politique et économique, et de millions de familles composées de Russes et d’Ukrainiens.
Ce n’est qu’après que les services de renseignement et les responsables politiques occidentaux eurent profondément infiltré les couloirs du pouvoir à Kiev que le Kremlin a pris conscience que Washington et ses vassaux européens avaient trompé la Russie. Il a alors ordonné à ses troupes de franchir la frontière ukrainienne en février 2022.
Même à ce moment-là, la Russie a engagé des négociations et a accepté, en avril 2022, de rétablir le Donbass au sein de l’État ukrainien en échange du rétablissement de la neutralité de l’Ukraine. Washington et Londres ont torpillé l’accord imminent, et la guerre se poursuit à ce jour.
I-Dialogos : Et alors, aujourd’hui, qu’en est-il ? Certains observateurs redoutent que les recompositions politiques aux États-Unis, notamment autour de la figure de Donald Trump et des impasses dans lesquelles il nous entraine, puissent paradoxalement renforcer les positions les plus dures et les logiques d’escalade, tant en Occident qu’ailleurs. Partagez-vous cette analyse ? Plus largement, comment percevez-vous les évolutions possibles des rapports de force internationaux dans les années à venir, ainsi que les marges de manœuvre susceptibles d’éviter une polarisation accrue ?
Yakov M. Rabkin : Les comportements erratiques de l’administration Trump présentent des signes évidents de démodernisation politique. Les sermons chrétiens – « pep talks » – du secrétaire à la Guerre au Pentagone, les fanfaronnades du secrétaire au Trésor à propos de son « economic statecraft» et les publications absurdes sur True Social ne doivent pas occulter d’importants éléments de continuité dans la politique étrangère américaine.
Selon certaines estimations, les restrictions financières et économiques unilatérales des États-Unis – autrement dit, les sanctions – imposées à d’autres pays auraient causé plus de 38 millions de décès à travers le monde.
Washington tente de préserver son hégémonie face à de sérieux échecs militaires et à une perte constante de sa vitalité économique et technologique par rapport à la Chine.
Les Européens contribuent à cette instabilité.
Nous sommes plus proches d’une guerre nucléaire que jamais depuis Nagasaki
Ces tentatives, ouvertement agressives, souvent illégales, trahissent une certaine forme de désespoir. Les Européens contribuent à cette instabilité en soutenant l’agression israélo-américaine en Iran et au Liban, et en refusant de s’engager dans une diplomatie avec la Russie.
En conséquence, nous sommes plus proches d’une guerre nucléaire que jamais depuis Nagasaki.
Montréal, le 06 mai 2026








