En rejoignant les cinquante villes mobilisées à l’échelle mondiale, au cœur de Bruxelles aussi, la diaspora serbe se mobilise pour soutenir le mouvement étudiant et réclamer des élections transformatrices.

BRUXELLES – Aujourd’hui, 9 mai, dans une démonstration inédite d’unité transnationale, les communautés de la diaspora serbe réparties sur cinq continents ont organisé des rassemblements synchronisés dans plus de cinquante villes sous le slogan : « Dijaspora odlučuje – Studenti pobeđuju ! » (« La diaspora décide – les étudiants gagnent ! »). Les manifestations ont débuté à 11h52, heure locale, un horaire hautement symbolique correspondant au moment exact de l’effondrement de la marquise de la gare de Novi Sad, le 1er novembre 2024, catastrophe ayant causé la mort de seize personnes et déclenché l’actuel mouvement étudiant contre la corruption.
Un an après l’arrivée triomphale des étudiants serbes au rond-point Schuman, au cœur du quartier européen de Bruxelles, le 12 mai 2025, et après des mois d’actions de protestation spectaculaires à travers l’Europe, la diaspora serbe a donc consolidé un rôle bien plus structuré et coordonné à l’échelle internationale. Elle agit désormais comme un véritable relais transnational de solidarité et comme un mécanisme d’alerte face au recul démocratique en Serbie.

Le choix du 9 mai pour cette mobilisation simultanée dans 53 villes à travers le monde est loin d’être anodin. Institutionnellement, cette date correspond à la Journée de l’Europe dans la « bulle » bruxelloise de l’Union européenne, mais elle porte également une forte charge symbolique en Europe de l’Est, où elle commémore la victoire sur le fascisme et la libération durant la Seconde Guerre mondiale, historiquement associées à l’Armée soviétique puis russe.En Serbie, le 9 mai marque désormais le premier anniversaire des premières revendications étudiantes réclamant davantage de responsabilité institutionnelle et des élections anticipées, des demandes qui restent, à ce jour, sans réponse politique concrète. À Bruxelles, le contraste est saisissant : tandis que le quartier européen célèbre une Europe de façade à travers des festivals et des opérations de communication institutionnelle, de nombreuses mobilisations à travers le continent dénoncent le décalage croissant entre les discours officiels européens et les réalités sociales, politiques et économiques contemporaines.
Pour de nombreux citoyens des pays candidats à l’adhésion, les fragments du rêve européen semblent même se dissoudre avant d’avoir pu se concrétiser. La Serbie en constitue un exemple particulièrement révélateur. Depuis plus d’un an, le mouvement étudiant porte la voix d’une contestation massive qui a occupé les universités pendant des mois et profondément ébranlé l’ensemble du pays, y compris les zones rurales. Marches de plusieurs centaines de kilomètres, trajet à vélo jusqu’à Strasbourg, ultramarathon jusqu’à Bruxelles : les étudiants serbes ont multiplié les actions symboliques et physiques afin d’internationaliser leurs revendications et d’attirer l’attention européenne sur la crise démocratique que traverse leur pays.

Malgré cette visibilité inédite, les réactions des institutions européennes sont restées largement ambiguës et fragmentées, sans véritable suivi politique ni mécanisme clair de responsabilité. L’attention médiatique s’est progressivement essoufflée, tandis que le président serbe Aleksandar Vučić et ses représentants, notamment Ana Brnabić, continuaient d’être régulièrement accueillis à Bruxelles lors des sommets sur l’élargissement et de nombreuses rencontres institutionnelles de haut niveau. Dans le même temps, les revendications des étudiants et les dénonciations des diasporas sont restées largement à l’écart des discussions officielles et des événements organisés à huis clos.
C’est précisément dans ce contexte que l’émergence d’une mobilisation coordonnée de la diaspora serbe dans plus de 50 villes à travers le monde marque une évolution significative et à fort impact, en démontrant la force et la cohésion de réseaux diasporiques qui ne se limitent plus à des gestes symboliques de soutien. À l’époque des nationalismes croissants, notamment au sein de l’Union européenne, les mobilisations des diasporas s’intensifient au contraire, devenant de véritables acteurs politiques transnationaux, capables de maintenir la visibilité internationale du mouvement étudiant, de documenter les évolutions sur le terrain et de conserver un lien constant avec la population à large échelle, de faire pression sur les institutions européennes et internationales, et de préserver l’attention autour de la crise démocratique qui continue de secouer la Serbie, ainsi que de la lutte plus large contre la corruption globale.

LE CRI UNI DE LA DIASPORA : « LA DIASPORA DÉCIDE – LES ÉTUDIANTS GAGNENT »
Une alliance transnationale sans précédent se consolide ainsi, un an plus tard, afin de poursuivre la création de synergies et de valoriser les efforts collectifs visant à changer le destin d’un pays que beaucoup considèrent désormais comme abandonné, y compris par certaines institutions européennes.
La semaine dernière encore, un épisode révélateur a illustré les ambiguïtés persistantes de l’Union européenne à l’égard de la Serbie. La Commission européenne a démenti avoir suspendu les financements destinés à Belgrade, contredisant les déclarations de la commissaire à l’élargissement, Marta Kos, qui avait affirmé quelques jours plus tôt que les paiements du « Plan de croissance pour les Balkans occidentaux » avaient été interrompus en raison du recul de l’État de droit et de l’indépendance de la justice. Candidate à l’adhésion depuis 2012, la Serbie voit pourtant son processus d’intégration durablement bloqué par les critiques récurrentes concernant les réformes judiciaires, la liberté des médias, la corruption et l’alignement limité sur la politique étrangère européenne. Toutefois, les prises de position européennes apparaissent souvent contradictoires, oscillant entre condamnations publiques et bienveillance institutionnelle selon les périodes et les contextes politiques.
Dans ce climat d’intimidation constante et de violences policières brutales en Serbie, l’enthousiasme initial ayant accompagné l’apogée du mouvement étudiant, ainsi que le vaste soutien citoyen rencontré dans le pays et dans les nombreuses villes traversées lors des actions vers Strasbourg à vélo en avril 2025 puis vers Bruxelles à pied lors de l’ultramarathon de mai 2025, s’est donc progressivement transformé en une stratégie plus pragmatique, structurée et durable. Après 18 mois de mobilisation, les revendications se concentrent désormais de manière déterminée sur la nécessité d’élections anticipées, sur l’organisation de la participation citoyenne et sur la construction d’une alternative démocratique capable d’inscrire le changement dans la durée et de répondre aux attentes d’une grande partie de la population.
Pendant ce temps, la tension demeure palpable aussi bien à Belgrade qu’à Bruxelles. Quelques heures avant les rassemblements internationaux, Nikola Vučurević, responsable du bureau de la province autonome de Voïvodine à Bruxelles, a été accusé par l’organisation de surveillance démocratique CRTA d’avoir photographié discrètement une délégation d’étudiants serbes en visite au Parlement européen le 7 mai dernier, avant de transmettre ces images au tabloïd progouvernemental Informer. La délégation, composée d’étudiants de Novi Sad et de Niš, avait été invitée par la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen (DROI) dans le cadre d’échanges consacrés à la situation des droits humains en Serbie, notamment après le raid policier mené à l’Université de Belgrade le 31 mars 2026. Cette surveillance a été fermement condamnée par CRTA ainsi que par l’eurodéputé français Munir Satouri, président de la sous-commission DROI, qui a estimé que de telles pratiques contrevenaient directement aux valeurs européennes et compromettaient davantage encore le processus d’adhésion de la Serbie à l’Union européenne.

Les messages clés de la manifestation de Bruxelles

À Bruxelles, le rassemblement principal s’est tenu rue de la Loi, au cœur du quartier européen, avec la lecture d’une déclaration commune des organisations étudiantes serbes, traduite dans des dizaines de langues et reprise simultanément dans toutes les 53 villes participantes.
Les représentants du collectif Palac gore (« Pouce levé »), qui ont adhéré à l’appel international et organisé l’action en Belgique, ont souligné que « la diaspora ne souhaitait plus être une simple observatrice nostalgique de la situation en Serbie, mais devenir un acteur politique à part entière, capable de soutenir concrètement les mobilisations démocratiques et d’exercer une pression internationale continue ».
L’eurodéputée belge Katleen Van Brempt a ensuite exprimé son soutien au mouvement en déclarant que l’Union européenne ne pouvait accepter de soutenir durablement un pays connaissant un recul de l’État de droit et des principes démocratiques fondamentaux. Elle a insisté sur le fait que la mobilisation citoyenne et la participation électorale demeuraient les moyens les plus efficaces pour résister à l’autoritarisme, comme l’illustrent également certaines évolutions récentes en Hongrie. Elle a notamment déclaré : « Dans les années 1990, beaucoup affirmaient que la chute du Rideau de fer conduirait naturellement à l’essor des démocraties et à la fin de l’Histoire. Ce n’est manifestement pas le cas. Ce que vous démontrez aujourd’hui est essentiel : il ne faut pas seulement observer l’Histoire, il faut la construire. Après la Seconde Guerre mondiale, nous avons bâti une Europe imparfaite, très imparfaite même, mais dont je reste profondément fière parce qu’elle continue à défendre des valeurs démocratiques fondamentales. Et c’est précisément ce que vous faites aujourd’hui, en particulier les étudiants serbes. Après Novi Sad, leurs revendications de transparence et de responsabilité étaient évidentes. Aujourd’hui, il s’agit de bien plus que cela : c’est une bataille pour l’avenir de votre pays et pour le droit de décider collectivement de cet avenir. »
L’eurodéputé croate Gordan Bosanac a, de son côté, établi un parallèle entre l’organisation des mouvements antifascistes historiques dans les Balkans et la mobilisation actuelle des étudiants serbes, appelant à une résistance pacifique, structurée et patiente. Selon lui, malgré la frustration croissante liée à la lenteur du changement, la transformation démocratique ne pourra se construire que dans la durée et sans violence. Il a notamment rappelé : « Les mouvements antifascistes dans les Balkans occidentaux nous ont appris une chose essentielle : il faut des personnes capables de s’organiser en petits groupes et d’agir ensemble. Aujourd’hui encore, je vois ici de nombreux groupes prêts à agir, et je sais qu’en Serbie ils sont bien plus nombreux encore. C’est précisément ce qui me donne la conviction que le changement finira par arriver. »
Le cœur des rassemblements restait toutefois la lecture du texte rédigé par les étudiants eux-mêmes. Ceux-ci rappelaient que l’effondrement de la gare de Novi Sad n’était pas une simple tragédie, mais « un crime né de décennies de corruption enracinée ». Depuis un an et demi, rappellent-ils, les étudiants ont occupé les universités, parcouru des milliers de kilomètres à pied ou à vélo, organisé des manifestations massives et construit un mouvement désormais perçu comme l’une des principales forces politiques du pays. Le message adressé à la diaspora était particulièrement clair : il ne s’agit plus seulement de solidarité symbolique, mais d’organisation concrète en vue des futures élections. Les étudiants invitent les citoyens serbes vivant à l’étranger à des actions très concrètes telles que la vérification de leur inscription électorale, la mobilisation de leurs proches et la participation active au vote depuis l’étranger dès l’annonce du scrutin. « La victoire contre l’autoritarisme commence lorsque les citoyens cessent de se sentir impuissants », affirme la déclaration. « Nous ne serons pas les spectateurs de notre propre histoire, mais la force collective capable de faire basculer l’avenir du pays. »
Lorsque les foules se dispersent, une réalité apparaît clairement : l’atmosphère euphorique qui entourait les grandes mobilisations étudiantes du printemps précédent a laissé place à une détermination plus lucide. Après un an et demi de protestations continues, de fatigue et de sacrifices, l’urgence d’une issue politique concrète se fait désormais plus forte. Pour la totalité des participants, seule une transition démocratique pacifique, fondée sur des élections réellement libres et sur une mobilisation citoyenne massive, pourra empêcher que les efforts du mouvement étudiant et de la solidarité internationale ne se dissolvent progressivement dans le status quo institutionnel et le renforcement du régime actuel.