Nous passons trop de temps à penser à l’argent et pas assez à créer de nouvelles conditions sociales.
La société moderne nous apprend à presque tout mesurer en termes financiers : le succès, la valeur, la productivité, voire les qualités humaines. Pourtant, il existe des forces plus profondes qui façonnent la vie humaine et lui donnent un sens.
Comme le soutient Yuval Noah Harari, la capacité humaine à coopérer de manière flexible et à grande échelle est l’une des principales raisons pour lesquelles l’Homo sapiens en est venu à dominer la planète. Les êtres humains s’épanouissent grâce à leur capacité à coordonner, à coopérer et à construire des réalités partagées. Pourtant, de nombreux systèmes modernes nous poussent dans la direction opposée : vers une compétition permanente, où les individus et les groupes sont souvent mis en concurrence les uns contre les autres dans la quête de ressources limitées.
Cette logique peut même affecter des mouvements qui, à l’origine, la remettaient en cause. Vers la fin du mouvement Occupy Wall Street, celui-ci a reçu d’importants dons et un soutien financier substanciel. Au lieu de renforcer la vision politique initiale, la présence de l’argent a progressivement modifié la dynamique interne. De plus en plus d’énergie a été consacrée à proposer des projets, à solliciter des financements et à entrer en concurrence pour l’accès aux ressources. Au fil du temps, le mouvement a pris le risque de se fragmenter en petits groupes axés sur la gestion ou l’obtention d’une partie des fonds disponibles, plutôt que de maintenir une critique unifiée du système financier.
Le problème dépasse le cadre des différents mouvements. Lorsque l’argent devient le principe organisateur central de la vie sociale, il commence à façonner notre imagination, nos relations et même notre sens de la vie. Nous en venons à tout évaluer principalement en termes financiers, souvent au détriment de la dimension humaine et sociale.
De vastes capacités humaines restent sous-développées parce que la société moderne est profondément organisée autour de l’argent. Nous comprenons encore relativement peu de choses sur la conscience, le sens, la solidarité, la créativité, la compassion, la transcendance et les formes de coopération que les êtres humains sont capables de construire. La pensée économique domine si complètement qu’il peut devenir difficile d’imaginer de la valeur en dehors de la réussite financière.
C’est pourquoi le temps compte plus que l’argent.
Pourtant, les moments de solidarité révèlent une autre possibilité. Lorsque des communautés s’organisent spontanément pour protéger les personnes vulnérables — comme cela s’est produit à Minneapolis lors des manifestations et pour défendre des voisins menacés de déportation —, on assiste à des formes de coopération qui ne sont pas motivées par le profit, la collecte de fonds ou le pouvoir institutionnel. Les gens apportent leur temps, leur énergie, leur courage et leur présence parce qu’ils croient au fait de s’entraider. Dans ces moments-là, la société est maintenue par la confiance, l’empathie, la responsabilité partagée et la volonté de consacrer du temps aux autres, et non par les seuls marchés ou contrats.
Le mouvement des droits civiques l’avait bien compris. Il ne reposait pas sur des ressources financières, mais sur la volonté de gens ordinaires — métayers, étudiants, employés de maison, paroissiens — de consacrer leur temps, leur énergie et leur courage à une cause commune. L’argent a suivi le mouvement ; il ne l’a pas créé. Le geste le plus fort de Rosa Parks ne pouvait être ni acheté ni financé. C’était un acte de temps, de dignité et de présence.
Les divisions les plus profondes au sein de la société sont de plus en plus marquées par les inégalités de richesse et d’accès au pouvoir. Les structures économiques influencent les systèmes politiques, les médias et les chances d’accès à la réussite. Il devient difficile de dissocier l’argent de la politique si celui-ci continue de déterminer notre conception de la réussite, des valeurs et de la participation à la vie publique.
Si nous voulons changer la société, nous devons commencer par repenser nos valeurs. Le soutien financier peut aider, les ressources sont parfois nécessaires. Mais ce qu’une personne peut offrir de plus précieux, c’est son temps : le temps consacré à aider les autres, à construire des relations, à organiser la vie communautaire, à développer les connaissances, à prendre soin des gens, à défendre la justice et à participer à la vie collective. Le temps est la ressource la plus précieuse dans une vie humaine, car il est limité et irréversible.
La démocratie ne peut survivre si elle reste un système passif ou purement transactionnel. Elle repose sur la participation. Elle repose sur le fait que les gens se consacrent mutuellement leur attention, leur énergie, leur créativité et leur temps.
Car au fond, le temps n’est pas seulement une ressource. Le temps, c’est la vie même.








