• La démocratie est impossible sans la liberté d’expression et la diversité de l’information.
  • Le bon journalisme est toujours un “engagement” ; la neutralité n’existe pas.

Avec la création des premières écoles de journalisme, il est apparu nécessaire de définir le contenu du programme de ce qui allait devenir un diplôme universitaire, ainsi que de préciser la mission et le profil professionnel de ses diplômés. Il s’agissait d’enseigner l’une des activités les plus anciennes de l’histoire, pratiquée depuis toujours par des personnes issues des milieux les plus divers ; toujours dans le but de diffuser des événements avec les compétences nécessaires pour atteindre et être compris par le lectorat ou le public le plus large et le plus hétérogène possible.

Il est certain que, dans cette tâche d’organisation du programme d’études académiques des nouveaux communicateurs, les connaissances accumulées par les médias eux-mêmes ont eu une grande influence. En effet, jusqu’à présent, il a existé des écoles de journalisme liées à certains journaux, radios et chaînes de télévision, qui ont vu la nécessité de former eux-mêmes ceux et celles qui allaient remplacer les journalistes autodidactes ou « empiriques », comme on les appelait à l’époque ; c’est-à-dire les communicateurs formés par le travail quotidien qui, comme de nombreux artistes, avaient beaucoup de mal à conceptualiser ce qu’ils faisaient ou se proposaient de faire dans leur activité et leurs créations, au-delà de chercher à subsister, eux et leur famille.

Beaucoup a été dit et écrit sur les grands écrivains et artistes qui n’étaient pas conscients de l’importance que l’avenir de l’humanité accorderait à leurs œuvres. Il est bien connu que Cervantès lui-même n’a même pas rêvé de l’impact de son Don Quichotte de la Mancha (Quijote de la Mancha), et Léonard de Vinci non plus avec sa Mona Lisa, pour ne citer que deux cas bien connus et pertinents.

L’héritage des grands maîtres

Ce qui est clair pour nous, c’est que dans l’histoire du journalisme, la plupart de ses figures les plus marquantes n’ont pas tant cherché à informer qu’à promouvoir les idées qu’elles professaient. Ce que Fray Camilo Henríquez, le fondateur du journalisme chilien, recherchait vraiment, c’était l’émancipation de nos peuples de la couronne espagnole. Il a cherché à encourager les efforts des militants et des révolutionnaires indépendantistes, sans se douter qu’il serait un jour reconnu comme le premier parmi nous tous qui exerçons ce beau métier. Son intention était politique, plutôt que journalistique, de sorte que son héritage n’a pas été aussi abondant que celui des grands maîtres qui se sont développés pendant notre République.

Nous pensons la même chose de ces premiers évangélistes qui étaient déterminés à diffuser la vie et l’œuvre du Messie pour les générations suivantes et dont les documents historiques ont sans aucun doute atteint une durée de vie extraordinairement longue, comparée à la nature éphémère de beaucoup d’écrits de ceux qui ont simplement réussi à « faire l’actualité » en leur temps et sans poursuivre de plus grandes prétentions idéologiques ou prosélytes.

Tout examen du passé indique que le premier genre journalistique était « l’opinion ». C’est-à-dire la diffusion et la défense d’idées et de valeurs par l’utilisation correcte de la langue, que ce soit par l’écrit ou par l’oral. Ainsi, le journalisme a été dès le départ un bélier, un effort pour convaincre et gagner des adeptes aux causes intellectuelles et morales de ceux qui cultivent ce genre.

Les deux autres archétypes du journalisme apparaissent beaucoup plus tard dans l’histoire de notre activité. Nous faisons référence au journalisme « informatif » et, plus tard, à celui qualifié d' »interprétatif », des modalités étroitement liées aux processus industriels qui ont affecté les médias et qui proposent des impératifs tels que ceux de la concurrence éditoriale et de la nécessité d’ajouter des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs à une activité qui, malheureusement, a été plus lucrative qu’idéologique, dans laquelle la publicité payée et contractée est le principal soutien des grands médias, des réseaux d’information et des agences de presse.

Ce sont des médias journalistiques qui ont même cherché à paraître aseptisés afin de gagner une audience et un lectorat, en plus de répondre à l’impératif de sélectionner et de filtrer l’énorme flux de nouvelles qui stimulait les progrès de la science et de la technologie. On assiste à une transformation globale causée par l’irruption de la radio et de la télévision après les grandes guerres mondiales, transformation qui a pris place jusqu’à aujourd’hui. Maintenant l’internet et les réseaux sociaux ont supplanté les médias traditionnels et ont consolidé le monde globalisé et l’ère de l’information.

Certains médias, comme le magazine américain Time, sont allés jusqu’à se procurer des rédacteurs qui écrivaient dans un style commun, presque uniforme, sans que leurs lecteurs ne soupçonnent jamais la main de ceux qui rédigeaient leurs articles et reportages. Pour la même raison, ils étaient diffusés de manière anonyme et seuls quelques rédacteurs étaient autorisés à atteindre la notoriété ou la célébrité au sein de leurs pages. Ce qui est curieux, c’est que cette impersonnalité n’a été imposée qu’aux journalistes, en particulier aux jeunes diplômés des écoles, même si ces médias et d’autres médias influents ont toujours eu une ligne éditoriale, servi des intentions politiques ou autres, mais uniquement pour faire d’énormes profits et établir leurs rédacteurs et propriétaires parmi les personnes les plus riches de la planète.

Ainsi, exprimer des ”opinions” était pratiquement réservé aux rédacteurs en chef des journaux, à leur cercle d’amis et aux plumitifs avec lesquels ils coïncidaient idéologiquement ou avec lesquels il leur était commode de s’engager comme chroniqueurs pour donner l’impression que leur média était pluraliste et indépendant. Une imposture qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui, notamment dans les médias de droite, si habitués à recruter divers intellectuels ou leaders d’opinion de gauche afin de paraître objectifs et pluralistes. Des chroniqueurs et des rédacteurs qui, soit dit en passant, finissent presque toujours par s’assimiler aux idées de leurs employeurs. En effet, il est courant d’observer comment certains des plus radicaux et des plus jacobins se sont retrouvés dans les pages des journaux qui les avaient le plus censurés, critiqués et condamnés par le passé. Il ne fait aucun doute que dans l’histoire de la presse nationale, par exemple, nous pouvons enregistrer le cas de figures d’avant-garde remarquables qui, aujourd’hui, tournent leur plume vers les médias qui, par le passé, les marquaient comme extrémistes, voire encourageaient leur proscription.

L’idéal du journaliste

Si l’on remonte à la fondation et à la pratique de nos premières écoles de journalisme, on constate que l’idéal du journaliste a été conçu comme celui qui était capable de se limiter à l’information pure, c’est-à-dire qui faisait de l' »objectivité » son premier et même son unique objectif. Un professionnel qui, s’il avait des idées philosophiques, religieuses ou politiques, devait les laisser en dehors de la rédaction ou des salles de presse. C’est ainsi que nous avons eu plusieurs générations de journalistes qui ont même couvert des guerres, des coups d’État et des pandémies successives (comme celles que nous avons vécues ou vivons aujourd’hui) en essayant de ne pas froncer les sourcils devant l’horreur et les injustices les plus extrêmes et flagrantes. Des reporters dont la tâche devait se limiter à répondre aux questions primaires du journalisme (les cinq W) (N.d.T. : en anglais : who, what, when, where, why ; A qui vous adressez-vous, quoi, quand, où, pourquoi) que leurs professeurs leur avaient enseignées comme ligne directrice stricte pour leurs écrits, en essayant d’éviter les causes et les conséquences prévisibles des événements dont ils étaient témoins et dont ils devaient rendre compte. En d’autres termes, en évitant d’examiner les raisons et les conséquences possibles de la nouvelle ; de telles spéculations devaient être laissées aux experts et non aux reporters.

On pensait que le journaliste devait être objectif, libre de tout jugement et de tout préjugé, comme s’il n’était pas dans notre propre condition de genre, d’âge, de niveau éducatif ou social d’apprécier les événements d’une manière différente, sous notre propre optique et échelle de valeurs. C’est pourquoi certains enseignants, contrairement à l’objectif pédagogique déclaré de certaines écoles de journalisme, sont allés au-delà du programme d’études rigide pour nous faire voir comment même un accident de la route pouvait être observé et analysé de manières très différentes, en fonction de notre façon particulière d’être et de penser. Le pouvoir judiciaire lui-même considère l’existence des avocats de la défense et des procureurs comme légitime, et même les sentences finales dépendent de la qualité, des conceptions et des intérêts des juges et des tribunaux. Ainsi, on ne peut jamais garantir que leurs verdicts sont des actes de justice complets, même s’ils ont pris en compte de manière adéquate les facteurs aggravants ou atténuants de tous les comportements criminels.

En effet, toute digression dans ce sens était pénalisée dans nos qualifications académiques, à tel point que les plus rebelles, ceux qui insistaient pour raconter les faits différemment ou cultiver un récit plus personnel, étaient souvent exhortés à abandonner le journalisme ou à émigrer vers les écoles d’histoire, de sociologie, de psychologie et d’autres disciplines où la diversité de pensée et d’optique était plus tolérée.

Cependant, ces intentions absurdes de certaines écoles et communicateurs ont, jusqu’à aujourd’hui, conduit une partie importante de la population à croire que le journalisme doit et peut être « objectif », comme si cela était réellement possible, sans que nous cultivions le cynisme et devenions insensibles ou imperturbables. Récemment, nous avons lu une interview d’un ancien banquier qui est aussi propriétaire d’importants médias chiliens. Dans cette entrevue il continuait à promouvoir l’objectivité de ses journalistes, bien qu’il soit lui-même un véritable militant du système en place, comme il l’était avant la Dictature ; et comme il se réjouit aujourd’hui de la démocratie en demi-teinte du Chili. Il a toujours été un homme d’affaires convaincu que la soif du profit est le moteur de l’économie ; cette soif a fait de lui l’un des plus grands millionnaires du pays en peu de temps.

Après les longues années de journalistes « aseptisés » qui n’étaient qualifiés que pour assister aux conférences de presse et reproduire aussi littéralement que possible les opinions de leurs interlocuteurs, les événements eux-mêmes ont conduit de nombreux communicateurs à dénoncer, à critiquer les autorités et à assumer un engagement fort contre la souffrance, la discrimination et l’abus. Pour de nombreux professionnels, il est devenu intolérable, bien sûr, d’observer la réalité et de se limiter à donner la version officielle des événements, comme pour défendre la position adoptée par les propriétaires de leurs médias.

Les violations des droits humains, par exemple, ont été le déclencheur, au Chili et dans d’autres pays, de l’émergence d’un journalisme dit « engagé » ; d’un journalisme désireux de servir véritablement la grande cause humaine qui consiste à comprendre et à changer le monde, ainsi qu’à mettre fin aux injustices et aux abus flagrants. Ainsi, avec la dictature de Pinochet, une autre des pages les plus brillantes du journalisme s’est ouverte, et la volonté de nombreux jeunes journalistes a permis d’alimenter la presse clandestine et dissidente qui allait tant contribuer à la conscience du peuple, à sa mobilisation sociale et à son insurrection légitime.

Courant de grands risques, faisant face à toutes sortes de persécutions, ces jeunes générations ont rendu hommage aux enseignements des anciens maîtres du journalisme selon lesquels cette profession est la plus lucide en période de restrictions et de persécutions. Dans cette prise de conscience de ce que doit être notre profession, il faut reconnaître l’influence de certaines écoles catholiques de journalisme, encouragées par certains messages pastoraux comme celui du pape Paul VI, en particulier son instruction pastorale Communion et Progrès (Communio et Progressio) dans laquelle il a exhorté les communicateurs à créer « une voix pour ceux qui n’ont pas de voix » ainsi qu’à respecter la loi primordiale de l’honnêteté et de la sincérité.

Ces mêmes écoles de journalisme soucieuses de former des diplômés « objectifs » dotés d’une culture étendue mais d’à peine “un centimètre de profondeur » (comme on nous l’a proposé) ont dû changer leurs programmes d’étude et reconnaître l’héritage laissé dans notre propre pays par ses plus notables représentants. Des analystes politiques comme Luis Hernández Parker et Mario Planet, ou des chroniqueurs comme Andrés Sabella, Tito Mundt, Ricardo Boizard et tant d’autres dont la renommée nous a donné la chance de les avoir comme professeurs avant qu’ils ne meurent, ont été disculpés ou confinés à l’étranger par le coup d’État de 1973.

Soudain, nous, enseignants et étudiants, avons commencé à découvrir la plume d’un Ryszard Kapuscinski (N.d.T.: journaliste et auteur polonais), peut-être le cultivateur le plus exalté de la chronique journalistique, exhibant le style le plus brillant et le plus lucide du journalisme lorsque le but est de diffuser des convictions issues de l’observation méticuleuse et libre de la réalité. Il y a ses remarquables articles et livres de voyage, une contribution extraordinaire à la connaissance de pays et de régimes qui nous étaient si étrangers, et sur lesquels nous avions tout au plus des préjugés ou des sentiments erronés.

Nous avons également découvert les magnifiques interviews d’un Tibor Mende (N.d.T.: journaliste et essayiste français d’origine hongroise) et, plus tard, d’Oriana Fallaci (N.d.T.: journaliste et auteure italienne), entre autres grands journalistes qui nous ont appris à connaître les vertus et les misères des dirigeants et des chefs de file les plus célèbres de l’humanité. Il est certain qu’avec leur plume, ils ont montré leurs connaissances profondes, ainsi que leurs recherches préalables désintéressées et systématiques et leur courage pour affronter les situations à risque. À tel point que cette journaliste italienne nous a rendu visite pendant la dictature et a tenté en vain d’interviewer Augusto Pinochet, qui a refusé de la recevoir après le fiasco que lui a fait subir une équipe de télévision allemande qui a déjoué sa garde et qui a dévoilé, par le biais d’une caméra et d’un texte, sa véritable et lugubre personnalité.

Avec ces lectures, nous avons également eu accès aux magnifiques chroniques d’écrivains continentaux de la stature de Truman Capote, John Reed, Eduardo Galeano et Osvaldo Soriano, qui ont su parfaitement concilier la fiction avec le récit fidèle d’événements réels. Un objectif si pleinement atteint par notre cher Luis Sepúlveda (N.d.T.: écrivain et journaliste chilien. Opposé au régime d’Augusto Pinochet, il fut emprisonné et torturé.), le Mexicain Ignacio Taibo ll et tant d’autres auteurs latino-américains. Cela a montré, comme souvent, que la littérature est la plus brillante lorsqu’elle est aussi dans les moments difficiles et les périodes d’anxiété sociale. Nous pensons à Isabel Allende, Elena Poniatowska, Gabriel García Márquez et tant d’autres qui ont servi et continuent de servir de journalistes à travers leurs chroniques documentées, où ils ont montré qu’on ne peut concevoir un bon journalisme sans assumer l’engagement et la passion pour ce en quoi l’on croit.

D’autre part, il y avait ceux qui voulaient nous convaincre que l’histoire était une profession réservée aux historiens ; ceux qui étaient convaincus que l’histoire ne pouvait pas être faite sérieusement à partir d’événements très récents ou contemporains et que les journalistes pouvaient, tout au plus, servir de source de données ; convaincus qu’il fallait remonter dans le passé pour connaître la trajectoire humaine sur Terre. En d’autres termes, tout historien devait également prendre un bain prophylactique, se passer du présent, afin de pouvoir écrire « objectivement » lorsque les faits étaient loin derrière. Les historiens étaient prêts à ne jamais être trahis par leurs idées et leurs valeurs.

A tel point que pendant les horreurs du génocide nazi, certains historiens ont refusé de prendre parti face à ce qui s’est passé, afin de ne pas être contaminés par la réalité et d’éviter de se laisser influencer. Faire confiance aux autres pour raconter l’histoire plus tard. Rester immuable, comme nous le savons, face aux horreurs de la guerre, au génocide, aux camps de torture et d’extermination. Impassible, même face au meurtre de plus de soixante millions de personnes, un chiffre qui dépasse de loin toutes les victimes des pandémies et des catastrophes environnementales de notre « civilisation » actuelle. Comment ne pas se souvenir que dans nos cours d’histoire à l’école, nous ne pouvions apprendre que ce qui s’était passé il y a cinquante, cent ou beaucoup plus d’années, selon les recommandations ou les exigences du ministère de l’éducation.

Je pense que les livres d’histoire les plus réussis sont les biographies, encore meilleures lorsqu’elles n’ont pas l’impossible objectif d’objectivité. En ce sens, il est logique que l’on découvre dans ces écrits les tendances ou points de vue de nombreux narrateurs, les différences diamétrales entre les récits des uns et des autres par rapport aux mêmes personnages et circonstances. Et nous ne faisons pas référence ici aux habituels mercenaires ou plumitifs engagés par les pouvoirs en place pour donner une version fantaisiste du passé. Nous faisons plutôt référence aux mêmes contradictions qui existent entre les différents historiens qui, même s’ils se projettent dans un passé lointain, sont heureusement incapables de se défaire de leurs idées et de leurs valeurs du présent pour juger ce qui s’est passé avant.

C’est ainsi que des personnages considérés comme des héros par certains peuples sont tellement répudiés par d’autres. Il serait très difficile d’évaluer la contribution ou la valeur de personnages tels qu’Alexandre le Grand, Charlemagne, les papes Borgia, ainsi que chacun de nos conquistadors espagnols ou même les leaders et caudillos de la lutte pour l’émancipation eux-mêmes. On reconnaît aujourd’hui, par exemple, que la pensée grecque a laissé très peu de textes écrits par Héraclite, Platon, Aristote et d’autres, et que même l’histoire du Christ est connue dans des versions différentes et souvent contradictoires. Celles qui ne nous sont pas parvenues sont presque toujours des ouï-dire et, bien sûr, quelque peu déformées par le passage du temps.

Napoléon Bonaparte en est un bon exemple. Il a été décrit comme un génie et un stratège exceptionnel, mais aussi comme un ambitieux, un vantard et un despote. En ce qui le concerne, il n’existe pas d’historien « objectif » ; c’est pourquoi, il y a quelques années, le meilleur profil que nous ayons pu nous faire de lui était celui d’un livre dont l’auteur, Jean Savant, s’est contenté de reproduire de nombreux témoignages de témoins pertinents, mais aussi de gens ordinaires qui ont eu l’occasion de le rencontrer et de nous transmettre leurs impressions. En d’autres termes, ce qu’ils ont observé de l’Empereur à de nombreuses reprises au cours des quelques minutes qu’ils ont passées avec lui et durant lesquelles ils l’ont vu. Une riche diversité d’opinions qui confirment que l’empereur était lui-même un personnage controversé, plein de lumières et d’ombres, ainsi que de mauvaises intentions et capable de grandes réalisations. Rien d’exemplaire, sans doute, rien qui mérite de l’avoir élevé sur les plus hauts autels de la gloire française, à part sa splendeur historique, bien sûr.

« Je déteste les indifférents », a écrit Antonio Gramsci. (N.d.T.: philosophe, journaliste et politicien italien) « Je crois que vivre signifie prendre parti. L’indifférence et l’aboulie sont le parasitisme et la méchanceté », a-t-il ajouté. « La neutralité est impossible, ou plutôt elle est abominable », a également déclaré le journaliste valencien Pascual Serrano. Dans leur sélection même des nouvelles, les éditeurs et rédacteurs prennent déjà parti, imposant un « critère de subjectivité ». Ce qui fait dire à l’éminente journaliste américaine Amy Goodman que, de nos jours, « les journalistes doivent aller là où se trouve le silence ». Donner une voix à ceux qui ont été oubliés, abandonnés ou battus par les puissants ». Le travail du journaliste est, comme nous le dit Kapuscinski lui-même, « de permettre au lecteur de comprendre le monde qui l’entoure, de l’instruire, de l’éduquer ».

L’absurdité de la neutralité

On pourrait dire que tous les grands journalistes dont nous nous souvenons se sont donné pour mission de changer le monde. Au contraire, nous supposons que les stars qui captivent toujours la télévision et les médias, esclaves de l’audimat, sont des fleurs d’un jour et ont peu de chances de nous laisser un quelconque héritage. D’où la répétition au sein des mêmes chaînes de télévision que si un journaliste a l’intention de dire quelque chose de significatif, il doit le faire par le biais d’un livre…

Il est évident que les communicateurs qui cherchent à être neutres ou objectifs finissent par nous donner une vision de la réalité qui est finalement erronée ou farfelue. Une caricature du monde capturé par les gains importants, les gouvernants et, aujourd’hui, les milliardaires qui dominent les médias et les pouvoirs de l’État. De ceux qui se croient même les bienfaiteurs du journalisme en supportant la lourde tâche de publier un journal, alors qu’en réalité, ce qu’ils risquent ou perdent en le faisant, ils le compensent largement par leur collusion avec les autorités et les pouvoirs factuels qu’ils représentent ou craignent.

Désireux de servir comme correspondant de guerre, le remarquable reporter Edgar Snow, connu comme l’homme qui a fait découvrir l’Asie à l’Occident, s’est rallié à la cause de la révolution chinoise, bien que ceux qui l’ont envoyé là-bas aient voulu que ses écrits discréditent ce processus qui dérangeait ou agaçait tant les États-Unis. Eh bien, Snow a fini par reconnaître qu’il était devenu anti-impérialiste et qu’il avait entrepris de « combattre ce phénomène partout où il pouvait apparaître ». Pour la même raison que plus tard l’Union soviétique elle-même l’accusa d’être un agent impérialiste, le régime stalinien s’irrita de ce qu’il écrivait sur l’ex-Yougoslavie. Oh, combien d’autres rédacteurs et reporters ont subi des persécutions et des rebuffades pendant la guerre froide et les régimes totalitaires ! « Si je ne suis pas fidèle à moi-même, je ne peux pas être fidèle à ceux qui me lisent », déclare le remarquable journaliste et déontologue colombien Tomas Eloy Martínez.

De la part des historiens traditionnels en général, il y avait un véritable mépris ou dédain pour les journalistes, jusqu’à ce que certains de ces critiques arrogants aient l’idée de devenir des « historiens du contemporain ». C’est-à-dire lorsqu’ils ont commencé à revendiquer leur droit à écrire sur le présent et à risquer un manque d’objectivité ou d’équanimité dans leurs écrits, renonçant ainsi à la distance proclamée par rapport aux faits qu’ils avaient toujours défendue. Cela les a amenés à suivre assidûment la presse, à commencer à apprécier les efforts des reporters et des analystes. Surtout dans ce monde interconnecté et interdépendant, où il est pratiquement impossible de décomposer la réalité de tout pays, continent et événement. Lorsqu’il est impossible ou très difficile de comprendre un quelconque phénomène mondial sans se pencher également sur le monde, son passé et les circonstances du présent.

Bien sûr : pendant des siècles, les nations et les continents n’ont pas eu besoin de regarder au-delà de leurs frontières. Même de nombreux conquérants et dirigeants n’ont jamais mis les pieds dans leurs domaines d’outre-mer, ni même traversé les caractéristiques géographiques qui séparaient réellement les différents peuples qu’ils soumettaient. Mais aujourd’hui, il est impossible que les fluctuations monétaires, les prix des matières premières et les épidémies elles-mêmes n’aient pas des répercussions quasi immédiates, même dans les régions les plus reculées du monde. Cela se produit dans l’économie, la politique, le football et, sans oublier, la science et l’environnement. On n’avait jamais soupçonné auparavant qu’un tremblement de terre au Japon pouvait provoquer un raz-de-marée sur les côtes américaines. Ou que les bêtises et les mensonges d’un président comme Donald Trump auraient pu risquer une nouvelle conflagration mondiale. Ou que les attaques contre les tours jumelles en 2002 ont été conçues en Asie, de l’autre côté du globe.

Le fait que le Moyen Âge, l’âge de l’obscurantisme, ait duré tant de siècles s’explique par l’isolement des peuples et des êtres humains et le temps nécessaire à la pensée pour parcourir la terre. C’est pourquoi les ambitions et les agressions impériales mettent désormais si peu de temps à imposer leur hégémonie et leurs désaccords. Et c’est pourquoi des dictatures militaires ont surgi en Amérique du Sud, par exemple, à l’appel du clairon de la Maison Blanche et du Pentagone. Qui pourrait aujourd’hui déchiffrer l’histoire de l’un de ces régimes sans tenir compte des agents extérieurs qui les ont encouragés, financés et exécutés, voire qui y ont eux-mêmes mis fin par la suite ?

Plus absurde encore est le fait qu’il existe des journalistes et des médias qui cherchent à être objectifs sans se faire les complices de ceux qui les financent et les gèrent comme des instruments de leurs intérêts et de leurs privilèges. Ils s’engagent à exercer une fausse neutralité qui n’a d’autre but que de provoquer l’engourdissement moral des nations par la robotisation de l’intelligence et du comportement humain.

L’incompatibilité entre le bon journalisme et les intérêts du pouvoir est devenue évidente ces dernières années avec ce qui est arrivé à Edward Snowden, grand expert en sécurité informatique, depuis qu’il a décidé de dénoncer les opérations secrètes d’espionnage de l’Agence de sécurité nationale NSA (National Security Agency) où il travaillait aux États-Unis, après avoir été un collaborateur de haut niveau de l’Agence d’intelligence centrale américaine CIA (American Central Intelligence Agency). Snowden était convaincu de la nécessité d’exposer ces actions illégitimes qui ont investigué jusqu’à la vie privée d’un groupe de dirigeants mondiaux, supposés être alliés au gouvernement de son pays. C’était une tâche qui a fait de Snowden l’un des êtres humains les plus recherchés et les plus persécutés dans son pays d’origine, l’obligeant à demander l’asile en Russie. Plusieurs des gouvernements espionnés par les États-Unis l’ont remercié pour sa précieuse dénonciation, mais ont finalement fermé leurs frontières de peur d’affecter les relations ou la dépendance de leurs pays avec la puissance impériale.

Ou encore l’épreuve vécue par le journaliste australien Julian Assange, fondateur de Wikileaks, qui a rendu public un ensemble de dossiers secrets américains dans le but « d’empêcher les puissants de continuer à exploiter les êtres humains dans le monde entier », comme il l’avait prévenu. Les terribles révélations d’Assange, applaudies dans le monde entier, ne l’ont pas empêché de se faire claquer la porte par de nombreux pays et gouvernements et de finir par demander l’asile à l’ambassade de l’Équateur à Londres et, maintenant, d’essayer de se sauver de ces accusations calomnieuses portées devant les tribunaux anglais et suédois afin de l’enfermer à vie ou de l’envoyer aux États-Unis, un pays obsédé par sa capture. Des accusations qui ne cherchent pas à réfuter ce qu’il a révélé, bien sûr, mais à le discréditer moralement.

Les récents gouvernements américains, y compris celui de Barack Obama, ont conservé la même attitude envers ces deux personnalités, qui sont devenus de véritables héros de notre temps en renonçant à leur neutralité, en se rebellant contre l’hégémonie américaine et en donnant au monde le produit de leurs recherches et de leurs découvertes. Il ne fait aucun doute que les deux communicateurs ont renoncé à leurs excellentes positions, à leur mode de vie confortable et à leurs allocations pour servir le droit du peuple à l’information et à pour exercer leur liberté individuelle, que les États-Unis et leurs alliés occidentaux se vantent tant de respecter. Ce qu’il adviendra d’eux n’est pas encore clair, mais ce dont nous sommes certains, c’est que, même après leur mort, ils seront reconnus par l’histoire du journalisme comme deux de ses professionnels les plus courageux et les plus dignes.

Soit dit en passant, il a été pénible de constater la lâcheté de tant de gouvernements et de dirigeants mondiaux qui, tout en reconnaissant et en remerciant en privé Snowden et Assange pour leurs mérites, se sont rendus complices du bâillon qui leur a été imposé afin de ne pas contrarier le pays hégémonique.

Historiens contemporains

Le rôle joué au Chili par une poignée de médias dissidents de la dictature de Pinochet (N.d.T.: chef du gouvernement militaire du Chili de 1974 à 1990), dont les journalistes et collaborateurs ont subi les conséquences de leur défi au pouvoir absolu et aux règles que le régime dictait pour restreindre la liberté d’expression, est un mérite reconnu. Les magazines et quelques stations de radio ont légué un magnifique témoignage de ce qui s’est passé pendant dix-sept ans, notamment en termes de violations des droits humains, des événements tragiques qui ont été passés sous silence et souvent encouragés par la presse pro-uniforme.

Le pouvoir judiciaire a accordé une grande importance à ce qui a été écrit dans ces pages libertaires afin de reconstituer ultérieurement les multiples épisodes d’horreur subis par la population, de désigner les coupables et de donner raison à ces milliers de Chiliens qui ont été exécutés, enfermés dans des camps de torture et d’extermination, expulsés à l’étranger ou relégués dans différentes régions reculées du pays. Une réalité qui a convaincu Juan Luis Cebrián, fondateur du journal espagnol El País, que « en temps de dictature, le journalisme ne peut être neutre ».

Les reporters et rédacteurs en chef de ces médias ont certainement entrepris la tâche de servir l’information, engagés dans leurs valeurs éthiques et avec une bonne dose de courage. Il y avait parmi eux des militants politiques, des agnostiques ou des adeptes des idéologies les plus diverses, mais avec l’objectif commun de « mettre de la lumière dans les ténèbres », de promouvoir sans ambiguïté la fin de la tyrannie et de contribuer au retour de la démocratie. Des jeunes générations qui ont préféré rester au Chili afin de devenir de véritables témoins du contemporain. L’histoire du développement de ces médias, de la manière dont ils ont surmonté les nombreuses difficultés et de comment la période post-dictature leur a ensuite coupé les ailes suffirait pour écrire de nombreux livres et biographies exemplaires.

Personne n’aurait pu imaginer à l’époque que ceux qui viendraient après Pinochet à La Moneda (N.d.T.: le palais de la Moneda est le siège du Président de la République du Chili) se chargeraient d’encourager la récupération des journaux, radios et télévisions les plus fallacieux qui avaient été contrôlés et imprimés par la dictature. Ce qui permettrait d’annuler des millions de dettes avec le soutien de l’État et de garantir une impunité totale à ses principaux plumitifs. Et que dans le même temps, les gouvernements de la Concertación (N.d.T. coalition de partis centre-gauche au Chili, qui a gagné quatre élections consécutives depuis 1990) alloueraient d’énormes ressources pour empêcher la réapparition, par exemple, du journal El Clarín, dont les biens et l’imprimerie avaient été confisqués par le régime militaire. Ou encore la fin insolite de chacun des magazines et journaux dissidents qui ont été victimes d’une politique d’extermination des médias parrainée par le gouvernement de Patricio Aylwin (N.d.T.: premier président du Chili après le dictateur Augusto Pinochet), mais avec le silence et la complicité de la nouvelle classe politique chilienne, qui ne voulait certainement pas risquer l’observation et la critique des médias. Cette classe a préféré, de cette manière, mener une stratégie d' »enchantement » envers les puissants médias dépendants de la Dictature.

Bien entendu, les nouveaux habitants de La Moneda se sont conformés aux ordres donnés par le Département d’État, les sociétés transnationales et l’armée elle-même. Des arrangements qui les ont amenés à commettre les crimes qui sont aujourd’hui mis à jour et, surtout, à respecter sans restriction pendant plus de trois décennies la Constitution de 1980 qu’ils avaient auparavant juré d’abolir. Tout en assurant la continuité d’un modèle socio-économique terriblement plein d’inégalités et en continuant à commettre de nouvelles horreurs contre les droits humains. À tel point qu’aujourd’hui, les plus éminents spécialistes en sciences sociales du monde considèrent le Chili comme l’expérience la plus extrême et la plus inhumaine du capitalisme de l’histoire.

Quand on admet et proclame qu’un des piliers de la Démocratie est « la diversité de l’information », il ne fait aucun doute que dans notre pays, la dette en cette matière serait énorme, s’il n’y avait pas l’engagement de certains médias et journalistes qui, notamment à travers internet et les réseaux sociaux, sont toujours déterminés à combattre les fléaux actuels du pinochetisme. Sans compter ceux des perversions du régime qui lui a succédé pendant plus de trois décennies.

Comme il aurait été hypocrite de faire appel à l’objectivité journalistique après le bombardement de La Moneda, l’assassinat du président constitutionnel et la violation programmée et massive des droits de l’homme ! Comme il est abominable de continuer à faire appel à cette neutralité aujourd’hui, alors que le seul dividende qu’elle apporterait serait la continuité au pouvoir d’une classe politique et économique complètement discréditée mais, surtout, illégitime. Il suffit de considérer que pratiquement la moitié des citoyens ne votent même pas et que les dommages sociaux causés par le système en vigueur sont autant ou plus meurtriers que toutes les pandémies qui nous ont frappés ces dernières décennies. Le fait est que le système dans lequel nous vivons protège en réalité l’effroyable voracité des puissants et de leurs représentants au pouvoir.

Combien absurde est la proposition académique de certaines écoles de journalisme lorsqu’elles se proposent de former des professionnels « objectifs », alors qu’en réalité la majorité de leurs diplômés s’avèrent être des ignorants et des indolents avec un bout de papier universitaire, comme on peut l’observer de manière pathétique dans les journaux télévisés. Où ils affichent, en réalité, un niveau culturel d' »un centimètre de profondeur ». Ou si nous observons combien de leurs diplômés sont destinés à rejoindre les effectifs mercenaires des autorités publiques, des partis politiques et de la bureaucratie d’État.

Être la « voix des sans-voix » reste un grand impératif éthique. Une finalité qui ne laisse place qu’à l’indépendance que le journalisme doit conserver vis-à-vis des pouvoirs habituels, qui cherchent toujours à le soumettre ou à le neutraliser. Que ce soit sous la dictature ou sous les abominables démocraties qui n’en sont pas vraiment.

 

Traduction de l’espagnol, Evelyn Tischer