par Sven Hartberger

Pour contribuer à la protection du climat, il faudrait cesser de s’en occuper. La lutte pour un climat favorable à l’être humain sur la planète a eu lieu, elle est perdue, et elle mobilise les bonnes forces de ceux qui continuent à la mener avec une attitude très respectable, mais sans aucune perspective raisonnable de succès.

Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié le 3 avril 2022, le montre avec une grande clarté. Au cours de la décennie 2010-2019, malgré tous les efforts, tous les serments et les objectifs de réduction déjà très modestes, les émissions annuelles de gaz à effet de serre n’ont pas diminué, mais ont augmenté, atteignant même leur niveau maximal provisoire dans l’histoire de l’humanité.

Comment pourrait-il en être autrement avec le peu de mesures de protection du climat qu’il faut arracher, millimètre par millimètre, au mode de production et de consommation du Nord mondialisé ? Là, un prix du carbone ridiculement bas ; là, un projet de construction de route qui n’est généralement pas empêché, mais seulement retardé ; plus une toute petite loi sur la chaîne d’approvisionnement, adressée à un tout petit cercle de destinataires, de sorte que rien ne changera pour 99 % de toutes les entreprises ; et bien sûr l’échange de quotas d’émission, qui invite plus qu’il ne dissuade les modes de production nuisibles au climat, mais dont la capacité à résoudre les problèmes continue d’être affirmée contre toute évidence.

Il serait préférable d’arrêter de se faire des illusions et de comprendre qu’en poursuivant la logique de production et de consommation du Nord mondialisé, il ne peut y avoir de protection efficace du climat. Non seulement les exigences d’une écologie saine ne sont pas une préoccupation première du modèle économique qui domine actuellement le monde, mais bien au contraire, elles sont diamétralement opposées à ses intérêts. Toute mesure de protection du climat, dotée du degré d’efficacité nécessaire, représente pour la manière dont le Nord mondialisé gère et régule son économie non seulement un obstacle insupportable, mais aussi une menace existentielle qui doit être combattue et repoussée par tous les moyens.

Pour obtenir quelque chose pour un climat favorable à la vie sur notre planète, il faudra donc cesser d’user ses forces sur les milliers de fronts de la dégradation du climat mondial et se concentrer sur un seul objectif, à savoir supprimer la base commerciale de la dégradation du climat. Un nombre croissant d’entreprises, d’industries, de communes et d’individus qui orientent leurs activités économiques — actuellement sur une base volontaire — vers les principes de l’économie du bien commun (1), qui, selon la recommandation du Comité économique et social européen (2), doit être intégrée dans le cadre juridique européen et national en tant que modèle économique d’avenir, montre comment cela peut se faire.

L’établissement du modèle d’économie d’intérêt général en tant que norme juridique contraignante, comme le recommande la commission compétente de l’UE, rendrait superflue la protection du climat en tant qu’objectif autonome, car les actions nuisibles au climat ne promettraient plus d’avantages dans le cadre d’une conception du droit économique axée sur des considérations sociales et écologiques. Il en va autrement actuellement, car les processus de production nuisibles au climat et l’exploitation d’une main-d’œuvre non protégée par une législation sociale adéquate dans les pays du Sud génèrent des avantages concurrentiels et des bénéfices dans le cadre juridique en vigueur.

À cela s’ajoute l’impuissance totale des consommateurs, qui doivent tout d’abord se frayer un chemin dans une jungle de labels de qualité, de certificats, d’expertises et d’évaluations qui ne fournissent pas tous, loin s’en faut, des informations sérieuses sur la qualité respectueuse du climat du produit examiné. Et ils doivent de surcroît souvent payer un prix plus élevé que celui qu’ils devraient payer s’ils faisaient leurs achats sans tenir compte du climat ni de la protection des espèces ou de la justice sociale.

Cela ne peut être changé que par une nouvelle législation économique, orientée vers le bien commun, dans les conditions de laquelle une charge adéquate, c’est-à-dire une charge massive des procédés nuisibles au climat et des pratiques commerciales asociales, entraînerait une augmentation disproportionnée du prix des biens et services ainsi produits. L’avantage concurrentiel actuel des personnes implacables serait transformé en un désavantage financièrement sensible par un tel réaménagement du cadre légal, orienté vers l’avenir. Les offres nuisibles au climat et à la société ne seraient alors pas reconnaissables à l’absence de labels et de logos, mais simplement à leur prix absurdement élevé. Ainsi, la protection du climat ne nécessiterait pas d’effort particulier, mais constituerait le bénéfice collatéral immédiat d’un type d’économie orienté vers le bien commun.

Ce serait possible grâce à un examen complet de l’importance des activités économiques en termes de dignité humaine, de solidarité et de justice, de durabilité environnementale, de transparence et de codécision, en utilisant une matrice développée par des entrepreneurs expérimentés (3). Il est plus qu’étonnant que les législateurs n’aient jusqu’à présent accordé aucune attention à ces questions cruciales pour le bien-être de l’humanité et de la planète dans le domaine des lois économiques et que seul le contrôle des activités commerciales, exigé par la loi, soit le contrôle relativement banal et stupide du chiffre d’affaires. Seuls les intérêts pour le crédit des investisseurs et des partenaires commerciaux semblent dignes de protection dans ce type d’assistance publique. L’obligation actuelle de dresser un bilan ne vise qu’à préserver cet intérêt. Si le bilan financier est insatisfaisant, cela entraîne de graves conséquences, jusqu’à la dissolution de l’entreprise. En revanche, le climat mondial et la biodiversité ne sont pas des objets de protection pour les lois économiques actuelles. En Allemagne, seules quelque 300 entreprises (sur environ quatre millions) sont tenues de présenter des rapports dans ce domaine. Contrairement au bilan financier, leurs rapports ne sont pas soumis à un contrôle strict. Les résultats négatifs des rapports n’entraînent aucune conséquence juridique.

Cette perversion du concept d’économie, qui mesure le succès de l’activité économique uniquement à l’aune du plus stupide de ses résultats imaginables, l’argent nota bene, est la cause essentielle des problèmes climatiques urgents. L’établissement d’un rapport social et écologique obligatoire pour toutes les entreprises soumises à l’obligation d’établir un bilan, assorti de conséquences juridiques adéquates, est la contribution attendue et décisive de la communauté internationale à la réparation des dommages climatiques, que nous ne pouvons plus attendre longtemps.

L’auteur

Sven Hartberger est un auteur autrichien, traducteur, dramaturge et manager culturel.
Depuis mars 2021, il est le porte-parole de Gemeinwohl-Ökonomie Österreich.

« L’extinction des espèces ne s’arrêtera pas, pas plus que la fonte des calottes polaires, et les forêts tropicales continueront à brûler tant que notre système économique ne changera pas. Les pionniers de l’économie du bien commun donnent une bonne direction à l’économie. Par leur action, ils réfutent le philosophe Theodor W. Adorno et montrent : Il existe bel et bien une vie juste dans une vie fausse. »

L’article « Klimaschutz war gestern » (La protection du climat, c’était hier) de Sven Hartberger est paru pour la première fois dans l’édition imprimée du Forum Nachhaltig Wirtschaften (numéro 02/2022 du 1er juillet, avec pour thème principal l’économie en mutation).

Traduit de l’allemand par Laurence Wuillemin, Munich.