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Il y a 32 ans, le 29 mars 1990, 139 enfants russes, ukrainiens et biélorusses arrivaient à Cuba, après l’explosion du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Ce jour-là naissait le programme humanitaire le plus long de l’histoire.

Cubaperiodistas se rappelle de cette date et republie ces histoires, comme une contribution et un encouragement à la véritable paix et à un monde meilleur.

Épisode 1

Épisode 2

Épisode 3

Épisode 4

 

En 21 ans d’un fonctionnement gratuit et d’excellente qualité, le programme humanitaire des enfants de Tchernobyl à Cuba a non seulement permis d’obtenir des résultats sur la santé, mais a également permis de systématiser les applications dans des environnements divers, scientifiquement et médicalement. Le programme a pris le nom de Programme Cubain de Prise en charge Médicale Intégrale pour les enfants touchés par la catastrophe de Tchernobyl et il a existé officiellement entre le 29 mars 1990 et le 24 novembre 2011. Son siège se trouvait à l’hôpital pédiatrique de Tarara, mais d’autres institutions hospitalières du système de santé cubain, des institutions et des organismes du pays ont apporté leur aide à 26 114 patients venant de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine.

Le rapport émis à la fin du programme présente des données générales ainsi que que des résultats très probants.

ORGANISATION DES SERVICES :

Les services médicaux ont été structurés en fonction des trois niveaux de soin médicaux :

  • Premier niveau : prise en charge médicale intégrale par les médecins et infirmiers dans les habitations de Tarara où logent les patients.
  • Second niveau : soins dispensés à l’hôpital de Tarara, dans les services hospitaliers pédiatriques et les cliniques de la capitale du pays.
  • Troisième niveau : soins dispensés dans des instituts et centres spécialisés équipés de technologies de pointe.

PROGRAMME D’ASSISTANCE MÉDICALE :

  • Examen médical intégral pour tous les patients dès leur arrivée, préparation des dossiers médicaux et redirection dans les services lors de la première semaine.
  • Examen général de tous les patients afin de confirmer et évaluer les maladies rapportées, permettant d’orienter les rayonnements ionisants à mettre en place.
  • Images médicales.
  • Examen spécifique en fonction des indications médicales fournies et des spécificités de chaque patients.
  • Consultation spécialisée croisée en fonction du besoin.
  • Traitement médical intégral et rééducation.
  • Rééducation psychologique au travers de consultations avec les spécialistes, d’activités de groupe, d’un large programme récréatif et culturel comme les visites de musées, de zoo, d’aquarium…
  • Soins stomatologiques complets.
  • Mesures dosimétriques et pronostics.
  • Surveillance sanitaire et épidémiologique.

Traitement médical. Photo : Archive équipe médicale

 

INFORMATIONS STATISTIQUES

NOMBRE DE PATIENTS REÇUS

Pays Enfants Adultes Total
Moldavie 2 2 4
Arménie 9 2 11
Russie 2715 213 2928
Biélorussie 671 59 730
Ukraine 18477 3964 22441
Total 21874 4240 26114

86% des patients reçus venaient d’Ukraine, 11,2% de Russie et 2,8% de Biélorussie

DISTRIBUTION PAR GENRE

Femmes Hommes Total
12471 9403 21874

57% des patients étaient de sexe féminin, 43% de sexe masculin

PYRAMIDE DES ÂGES

Groupe
Moins de 5 ans 2203
5 à 9 ans 4814
10 à 14 ans 12480
15 ans et plus 2377
Total 21874

57% avaient entre 10 et 14 ans.
22% entre 5 et 9 ans.
11% avaient plus de 15 ans, et 10% moins de 5 ans.

Famille de Tchernobyl à Tarará. Photo : Archive équipe médicale

CONSULTATIONS RÉALISÉES

Par spécialité Total %
Allergique 2717 12,4%
Cardiovasculaires 1561 7,1%
Dermatologiques 9225 42,1%
Endocriniennes 12822 59 ,6%
Stomatologiques 7346 33,5 %
Psychiatriques 2209 10,0 %
Gastro-entérologiques 10634 48, 6%
Génétiques 493 2,2 %
Gynécologiques 714 3,2 %
Hématologiques 389 1,7 %
Immunologiques 1447 6,6 %
Pneumologiques 923 4,2 %
Neurologiques 1114 5,0 %
Néphrologiques 1050 4,8 %
Ophtalmologiques 2110 9,6 %
Oncologiques 117 0,5 %
Orthopédiques 6581 30 %
Oto-rinho-laryngologiques 4758 21,7%
Psychologiques 1259 5,7 %
Rhumatologiques 634 2,9 %

Il est important de noter que la majeure partie des patients souffraient de plus d’une maladie chronique.

Les enfants de l’école de Tarará. Photo : Archive équipe médicale

MALADIES PRINCIPALES

  • Infections endocriniennes

59,6% des patients présentaient des infections du système endocrinien, dont

  • Hyperplasie de la thyroïde IA 23,1 %
  • Hyperplasie de la thyroïde IB 12,2 %
  • Hyperplasie de la thyroïde grade II 4,3 %
  • Hyperplasie de la thyroïde grade III 1,1 %
  • Autres endocrinopathies 18,9 %

Un grand nombre de ces patients ont vu leur état s’améliorer simplement en étant dans un environnement naturellement riche en iode. On leur a fait faire des analyses, on les a soignés et ils sont rentrés en meilleure santé avec des recommandations particulières.

Trois maladies ont été particulièrement mises en évidence parmi le groupe des autres endocrinopathies : l’obésité exogène, la gynécomastie et la petite taille.

  • Infections de l’appareil digestif

48,6% des patients présentaient des infections digestives telles que des douleurs abdominales récurrentes, ce fut le principal motif de consultation.

Des études endoscopiques ont été réalisées sur 60% des personnes affectées.

Il en a découlé que les découvertes endoscopiques étaient liées à

  • L’œsophage : l’hernie hiatale pour 5,7%.
  • L’estomac : la gastrite chronique pour 54,8 %, l’hyperplasie lymphoïde pour 12,8%, la gastrite aiguë pour 1,7%, les polypes gastriques pour 1,7%.
  • Le duodénum, la duodénite chronique pour 39,5 %, l’hyperplasie lymphoïde pour 6,4 %.
  • Suite aux frotis duodénaux parasitologiques, on estima la positivité au giardiase à 34,5%.

Grâce au changement des habitudes alimentaires, aux diagnostics, au traitement et à la diminution du stress à Cuba, tous ont vu leur état s’améliorer, et sont revenus en meilleure santé ou guéris.

  • Infections dermatologiques

Les infections dermatologiques représentaient 42,1% des infections.

  • Le vitiligo touchait 22,2 % des patients.
  • L’alopécie touchait 14,3 % des patients.
  • Le psoriasis touchait 2,6 % des patients.
  • Autre infections : 3%.

Grâce à l’expérience accumulée au centre d’histothérapie placentaire de Tarara, les patients atteints de ces infections restaient plus de six mois en traitement et cela permettait de revenir à une repigmentation à 90,3% dans le cas d’un vitiligo, ou à 86,4% de la repousse de cheveux dans le cas de l’alopécie. Pour ce qui est du psoriasis, les traitements ont amélioré de 95,4% le temps entre les crises.

  • Infections stomatologiques

Les infections stomatologiques représentaient 33,5%

  • Le taux de carie était élevé, 4,2%, tout particulièrement dans la première décennie du programme.
  • 96,4% des patients furent examinés, et les patients infectés ont reçu des soins buccaux dentaires.

Les enfants de Tchernobyl à Tarara. Photo : Archive équipe médicale
  • Infections orthopédiques

Les maladies orthopédiques représentaient 30%

  • Scolioses 15,2%
  • Pieds plats 9,1%
  • Autres déformations osseuses 5,7%

Tous les patients ont reçu un traitement de rééducation, des compléments orthopédiques et le cas échéant ont subi des opérations chirurgicales.

  • Infections oto-rinho-laryngologiques

Parmi les 21,7 % des infections oto-rinho-laryngologiques, il s’agissait

  • D’amygdalites chroniques pour 8,2%
  • De pharyngites chroniques pour 5,5%
  • De pertes auditives 3.6%
  • De déviations du septum nasal 3,1%
  • D’épistaxis 1,3%

Infections allergiques et immunologiques

Les infections allergiques représentaient 12,4% et les infections immunologiques 6,6 %

  • Maladies infectieuses récurrentes
  • Allergie saisonnière
  • Dermatite atopique

Elles ont été traitées par des vaccins immunomodulateurs, ce qui permit d’espacer les crises.

Enfant de Tchernobyl à Cuba. Photo : Archive équipe médicale
  • Maladies hématologiques

Parmi les patients ukrainiens qui ont résidé au centre, 1,7% présentaient des maladies hématologiques. 122 ont eu différents types de leucémie et 6 d’entre eux ont dû subir des transplantations de moelle osseuse. Les autres ont été traités par chimiothérapie ou radiothérapie en fonction des besoins de chaque individu.

  • Leucémie 122

LLA 107 87,7%
LMA 5 4%
LMC 9 7,3%
LMMT 1 0,8%

  • Autres dérangements hématologiques 267

Anémie aplasique 6 2,2%
Hémophilie 4 1,4%
PTI 17 6,3 %
Autres troubles 240 89,8%

  • Infections oncologiques

117 patients (0,5%) ont été traités pour des tumeurs. 90,5% étaient des tumeurs malignes, 9,5% seulement étaient des tumeurs bénignes.

À ce jour, nous n’avons pas connaissance d’un cas qui se serait révélé mortel.

  • Changements psychologiques

Les changements psychologiques se sont surtout manifestés lors de la première décennie du programme, tel un stress post-traumatique : anxiété, dépression, estimation, survalorisation des pertes objectives et subjectives liées à la catastrophe. Cela a entraîné des effets indésirables sur la formation de la personnalité. Lors de la seconde décennie, les difficultés étaient notables dans l’intégration sociale.


Sur la plage de Tarará. Photo : Archive équipe médicale

PATIENTS PRÉSENTANT DES DÉFICIENCES

Les patients en rééducation pour déficiences représentaient 10%

  • Orthopédiques : 1543 70 %
  • Neurologiques : 461 21 %
  • Neuro-chirurgicales : 18 0,8 %
  • Chirurgie reconstructrices : 68 3 %
  • Chirurgies de la vision : 25 1,1 %
  • Rhumatologiques : 68 3 %
  • Chirurgies complexes : 26 1,1 %

INFECTIONS CARDIOVASCULAIRES

Les infections cardiovasculaires représentaient 7,1%, dont

  • Souffles fonctionnels 3,3 %
  • Valvulopathies 1,4 %
  • Autres infections 2,4 %
    18 interventions chirurgicales complexes ont dû être réalisées.

INFECTIONS OPHTALMOLOGIQUES

Les infections ophtalmologiques représentaient 9,6%, dont des troubles de réfraction corrigés grâce à la prescription de lunettes, et des hétérotropies qui ont été corrigées majoritairement grâce à des interventions chirurgicales.

INFECTIONS NEPHROLOGIQUES

Il y eut peu de patients infectés, 4,8%, mais il est important de dire que 6 transplantations rénales et des glomérulopathies ont tout de même été réalisées.

INFECTIONS NEUROLOGIQUES

Elles ont représenté 5,0% et les principales infections étaient

  • Des céphalées migraineuses
  • Des céphalées vasculaires récurrentes
  • Des paralysies cérébrales infantiles

Dans le cas des paralysies infantiles, il a fallu intervenir de manière chirurgicale afin de corriger les déformations osseuses, puis suivre un programme de rééducation.

Des enfants dans la résidence Tarará. Photo : Archive équipe médicale

INTERVENTIONS CHIRURGICALES

SPÉCIALITÉS INTERVENTIONS %
Angiologiques 21 1,24 %
Cardiovasculaires 18 1,06 %
Chirurgie Générale 780 46,23 %
Chirurgie reconstructrice 68 4,03 %
Neurochirurgie 10 0,59 %
Ophtalmologiques 65 3,85 %
Oncologiques 99 5,86 %
O.R.L. 167 9,89 %
Orthopédiques 343 20,33 %
Transplantations 8 0,47 %
Urologiques 108 6,40 %
Nombre d’interventions 1687 7,7 %
Autres procédés chirurgicaux 5466 24 %

7,7% des patients furent opérés, certains ont dû l’être plus d’une fois, et avec l’intervention de plusieurs spécialités dans les hôpitaux : William Soler et le centre cardiologique, Juan Manuel Márquez, le centre pédiatrique du Centre de La Havane, Pedro Borras, Frank País, CIREN, entre autres.

Les patients opérés de la glande thyroïde sont les plus nombreux pour la chirurgie générale, l’amygdalite chronique et la déviation de la cloison nasale pour l’O.R.L.

Ont été réalisées 18 opérations cardiovasculaires lourdes, 99 interventions sur tumeurs malignes, 6 transplantations de moelle épinière et 2 transplantations rénales.

Au niveau de l’ophtalmologie, les cas les plus nombreux ont été ceux de strabisme, pour l’urologie, ce fut des malformations et la varicocèle, pour l’orthopédie, ce fut la scoliose et des déformations de certains membres. La chirurgie reconstructrice a permis de soigner les séquelles de brûlures.

24% des patients ont subi des biopsies, endoscopies, laparoscopies, médullogrammes, crio chirurgies entre autres.


Pendant une activité récréative. Photo : Archive équipe médicale

TYPES DE BIOPSIES

  • Peau 115 2,1 %
  • Thyroïde 412 7,5 %

Les biopsies de la peau et de la thyroïde ont été réalisées le plus souvent, mais elles l’ont été également sur d’autres organes. L’endoscopie et la laparoscopie digestive ont également été pratiquées sur des cas importants.

ETUDES LAPAROSCOPIQUES

  • Digestive 102 1,8 %

RECHERCHES FONDAMENTALES COMPLÉMENTAIRES

  • Laboratoire clinique 174992
  • Études microbiologiques 15937
  • Imagerie médicales 50788
  • Autres 5937

Les examens ont été réalisés sur tous les patients par défaut, il s’agissait des études de laboratoire clinique incluant des hémogrammes complets, des études hormonales de TSH, T3, T4, transaminases et autres. La routine intégrait également les images médicales et les examens tels que l’ultrason simple de l’abdomen ou de la glande thyroïde, et ceux nécessaires pour un patient en particulier.

Des recherches complexes ont été réalisées par des spécialistes dans les hopitaux et instituts de la capitale.

Pendant l’un des traitements. Photo : Archive équipe médicale

ETUDES DOSIMÉTRIQUES

Les résultats obtenus auprès de 8 000 enfants reflètent que :

  • La radiation externe a été la plus impactante dans la dose totale : estimée entre <1-170 mSv pour 70 ans.
  • 27% des enfants provenaient de lieux sains, 25% de lieux plus ou moins contaminés, 23 % de zones évacuées et 25% de zones où l’on ne reconnaissait aucune contamination du terrain par le Cs-137.
  • Chez près de 60% des enfants, on a détecté un niveau de contamination interne.
  • Les niveaux de contamination interne par le Cs-137 se situait entre 1.5 et 565 Bq/Kg.
  • La dose interne qui génère cette contamination est autour de <1-9 mSv pour 70 ans.
  • La fréquence de l’hyperplasie thyroïdienne tend à augmenter avec l’augmentation de la contamination interne et de la contamination externe par le Cs-137.
  • Les autres indicateurs médicaux et biologiques ne montrent pas d’altérations lorsqu’on les analyse en rapport avec la contamination interne et la contamination externe par le Cs-137.

SOINS APPORTÉS AUX ADULTES UKRAINIENS

Même si le programme a été créé pour soigner les enfants victimes de la catastrophe de Tchernobyl, des adultes ont également bénéficié d’une aide médicale. Ils voyageaient en tant qu’accompagnants et pour beaucoup étaient eux-mêmes porteurs de maladies chroniques qui se sont intensifiées lors de leur séjour dans notre pays. Ils ont alors demandé à être soignés ce qui a permis aux médecins cubains de confirmer leurs diagnostics.

  • Nombre de patients adultes vus 2226 52,5 %
  • Nombre de consultations pour plus d’une spécialité 5478
  • Nombre de recherches menées 9130

52,5% des adultes reçus ont été soignés et ont consulté pour plus d’une spécialité. Les spécialités les plus représentées sont l’endocrinologie, la médecine, la dermatologie, l’ophtalmologie et la gynécologie.

Les examens complémentaires réalisés étaient d’environ 4 par patients.

SOINS MÉDICAUX EN UKRAINE (1998-2011)

Dès 1998, dans la province de Crimée, dans la ville de Evpatoria, un groupe de médecins cubains collaborait avec les médecins ukrainiens. Il y avait un pédiatre, un médecin général, un hématologue, un endocrinologue, un psychologue et un traducteur de langue russe.

Environ 5 000 à 6 000 personnes participaient à ce programme chaque année, programme agréé par nos spécialistes.

Dès le début du programme, un médecin cubain spécialiste en pédiatrie était présent à Kiev. Il travaillait à la sélection et la classification des patients en collaboration avec le Fond Juvénile de Tchernobyl, puis ensuite avec le Ministère de la Santé ukrainien.

Fille de Tchernobyl. Photo : Équipe médicale des archives

Tchernobyl à Cuba permit d’apporter un regard différent : la compassion, la solidarité, l’apprentissage commun, le partage de moments difficiles dans les années 90 pour les habitants de Cuba.

Tchernobyl est devenu un défi médical et scientifique. Il a mis en évidence l’intelligence et l’humanisme, les histoires d’amour et de déracinements. Il a épaulé beaucoup de personnes qui ont vécu l’horreur de la perte et de la maladie, il leur a rendu l’espoir et il a sauvé des vies.

Il a montré le meilleur des êtres humains. C’est pour cela que ces enfants de Tchernobyl reviennent toujours à Cuba, leur autre maison dans le monde.

L’article original se trouve sous le lien suivant : Los ninos de Chernobyl en Cuba, una historia no contada, parte iv

 

(*) L’auteure,

Directrice du département de Journalisme, Professeure à la Faculté de Communication de l’Université de La Havane. Présidente de la Chaire de Journalisme Cinématographique Santiago Álvarez.

 

Traduction de l’espagnol, Frédérique Drouet