Nota de Pressenza : ‘Les guerres mentent’ est un texte écrit par Eduardo Galeano pour le journal hebdomadaire uruguayen Brecha, en septembre 2005, il est présenté en deuxième partie de cet article.
Les mêmes mots ‘Les guerres mentent’ ont été utilisés pour nommer la vidéo d’adhésion d’Eduardo Galeano à la Marche mondiale pour la paix et la non-violence, l’enregistrement a été réalisé en 2009. Cette vidéo et sa transcription sont présentées en première partie de cet article :

 

Texte et vidéo de l’adhésion d’Eduardo Galeano à la Marche mondiale pour la paix et la non-violence

Aucune guerre n’a l’honnêteté d’avouer : je tue pour voler.

Les guerres invoquent toujours de nobles motifs, tuent au nom de la paix, au nom de Dieu, au nom de la civilisation, au nom du progrès, au nom de la démocratie…

Et dans le doute, si tant de mensonge ne suffisait pas, voilà les grands médias prêts à inventer des ennemis imaginaires pour justifier la conversion du monde en un grand asile et un immense abattoir.

Dans Le Roi Lear, Shakespeare avait écrit que ‘dans ce monde, les fous conduisent les aveugles’ et quatre siècles plus tard, les maîtres du monde sont des fous amoureux de la mort qui ont fait du monde un endroit où chaque minute 10 enfants meurent de faim ou de maladie curable et chaque minute 3 millions de dollars sont dépensés, 3 millions de dollars par minute dans l’industrie militaire qui est une usine de mort.

Les armes exigent des guerres et les guerres exigent des armes et les cinq pays qui gèrent les Nations Unies, ceux qui ont le droit de veto à l’ONU se révèlent également être les cinq principaux producteurs d’armes.

Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand la paix du monde sera-t-elle entre les mains de ceux qui font le commerce de la guerre ?

Jusqu’à quand continuerons-nous à croire que nous sommes nés pour l’extermination mutuelle et que l’extermination mutuelle est notre destin ?

Combien de temps encore ?

Si le monde, ce monde, mérite d’être un autre monde… La marche pour la paix, la marche du 2 octobre (NdT. : 2019) mérite des millions et des millions de pieds.

Vidéo (ESP)

Monde Sans Guerres et Sans Violence (MSGetSV) fut l’organisation humaniste à l’origine de la 1ère Marche Mondiale (MM) en 2009, de la 2ème MM en 2019 et prépare la 3ème MM pour 2024.

 


Texte écrit par Eduardo Galeano pour le journal hebdomadaire uruguayen Brecha en septembre 2005.

Les guerres mentent

Mais le motif…dit Monsieur Duval. Un homme ne tue pas pour rien.
Le motif ? répondit Ellery, en renfonçant la tête dans ses épaules-. Vous le connaissez, vous, le motif.
(Ellery Queen, « Aventures dans la Maison des Ténèbres »)

Les guerres disent qu’elles se font pour de bonnes raisons : la sécurité internationale, la dignité nationale, la démocratie, la liberté, l’ordre, la mission de la Civilisation ou la volonté de Dieu. Personne n’a l’honnêteté d’avouer : « Moi je tue pour voler ».

Au Congo, au cours de la guerre de quatre années qui est suspendue depuis 2002, pas moins de trois millions de civils sont morts. Ils sont morts pour le coltan, mais eux ne le savaient pas. Le coltan est un minerai rare, et son nom étrange désigne le mélange de deux minéraux appelés columbium et tantale. Le coltan ne valait pas grand-chose, jusqu’à ce qu’on découvre qu’il était indispensable pour la fabrication des téléphones portables, navettes spatiales, ordinateurs et missiles ; depuis il est plus cher que l’or.

Presque toutes les réserves connues de coltan sont dans les sables du Congo. Il y a plus de quarante ans, Patrice Lumumba fut sacrifié sur un autel d’or et de diamants. Son pays recommence à le tuer chaque jour.

Le Congo, pays très pauvre, est très riche en minerais, et ce cadeau de la nature continue à se révéler une malédiction de l’histoire. Les africains appellent le pétrole « merde du diable ». En 1978, on découvrit du pétrole dans le sud du Soudan. On sait que sept ans après, les réserves atteignaient déjà plus du double, la plus grande quantité se trouvant dans l’ouest du pays, dans la région du Darfour. Là , récemment, il y a eu, et il continue à y avoir, un autre massacre. De nombreux paysans noirs, deux millions selon certaines estimations, se sont enfuis ou ont été tué par balles, au couteau ou par la faim, au passage des milices arabes que le gouvernement soutient avec des chars d’assaut et des hélicoptères. Cette guerre se déguise en conflit ethnique et religieux entre les bergers arabes, musulmans, et les paysans noirs, chrétiens et animistes. Mais il se trouve que les villages incendiés et les champs dévastés étaient là où commencent maintenant à se dresser les tours pétrolières qui forent la terre.

La négation de l’évidence, injustement attribuée aux ivrognes, est l’habitude la plus connue du président de la planète, qui, grâce à dieu, ne boit jamais une seule goutte. Lui, continue à affirmer que sa guerre en Irak n’a rien à voir avec le pétrole.« Ils nous ont trompé en occultant systématiquement des informations », écrivait depuis l’Irak, dans les lointaines années 20, un certain Lawrence d’Arabie : « Le peuple anglais a été amené en Mésopotamie pour tomber dans un piège dont il sera difficile de sortir avec honneur et dignité ».Je le sais que l’histoire ne se répète pas, mais quelques fois j’en doute.

Et l’obsession contre Chavez ? Elle n’a vraiment rien à voir avec le pétrole du Venezuela, cette campagne forcenée qui menace de tuer, au nom de la démocratie, le dictateur qui a gagné neuf élections propres ?Et les cris d’alarme continus contre le danger nucléaire iranien n’ont vraiment rien à voir avec le fait que l’Iran possède une des réserves de gaz les plus riches du monde ? Et si non, comment explique-t-on l’affaire du danger nucléaire ? C’est l’Iran, peut-être, qui a jeté les bombes atomiques sur la population civile de Hiroshima et Nagasaki ?

L’entreprise Bechtel, qui a son siège en Californie, avait eu, pour quarante ans la concession de l’eau de Cochabamba. Toute l’eau, y compris l’eau de pluie. Dès qu’elle se fut installée, elle tripla les tarifs. Une révolte populaire éclata, et l’entreprise dût quitter la Bolivie.

Le président Bush se prit de pitié pour l’expulsion, et il consola Bechtel en lui concédant l’eau de l’Irak.

Vraiment généreux de sa part. L’Irak n’est pas digne d’être détruit seulement pour sa richesse pétrolifère : si ce pays, irrigué par le Tigre et l’Euphrate, se paye le pire c’est aussi parce qu’il est la poche d’eau douce la plus riche de tout le Moyen Orient.

Le monde est assoiffé. Les poisons chimiques putréfient les fleuves et la sècheresse les extermine, la société de consommation consomme de plus en plus d’eau ; l’eau est de moins en moins potable et de plus en plus rare. Tout le monde le sait : les guerres du pétrole seront, demain, les guerres de l’eau.

En réalité, les guerres de l’eau ont déjà commencé. Ce sont des guerres de conquête, mais les envahisseurs ne jettent pas de bombes, ni ne débarquent de troupes. Les technocrates internationaux, qui mettent les pays pauvres en état de siège et exigent la privatisation ou la mort, voyagent en civil. Leurs armes, mortels instruments d’extorsion et de châtiment, ne se voient pas et ne s’entendent pas.

La Banque mondiale et le Fonds monétaire international, deux mâchoires d’une même morsure, ont , ces dernières années, imposé la privatisation de l’eau dans seize pays pauvres. Parmi eux, certains des plus pauvres du monde, comme le Bénin, le Nigeria, le Mozambique, le Rwanda, le Yémen, la Tanzanie, le Cameroun, le Honduras, le Nicaragua… L’argument était irréfutable : ou ils concèdent l’eau ou il n’y aura pas de clémence pour la dette ou de nouveaux prêts.

Les experts ont aussi eu la patience d’expliquer qu’ils ne le faisaient pas pour démanteler les souverainetés nationales, mais bien pour aider la modernisation des pays qui languissaient dans l’arriération à cause de l’inefficience de l’état. Et si les factures de l’eau privatisée ne pouvaient pas être payées par la majorité de la population, tant mieux : peut-être que comme ça, leur volonté assoupie de travail et de dépassement personnel allait enfin se réveiller.

Qui commande en démocratie ? Les fonctionnaires internationaux de la haute finance que personne n’a élus ? A la fin du mois d’octobre, l’année dernière, un référendum a décidé du destin de l’eau en Uruguay. La plus grande partie de la population a voté avec une majorité jamais vue, confirmant que l’eau est un service public et un droit pour tous. Ca a été une victoire de la démocratie contre la tradition de l’impuissance, qui nous apprend que nous sommes incapables de gérer l’eau ou n’importe quelle autre chose, et contre la mauvaise réputation de la propriété publique, discréditée par les politiciens qui l’ont utilisée et maltraitée comme si ce qui est à tout le monde n’était à personne.

Le référendum de l’Uruguay n’a eu aucune répercussion internationale. Les grands médias n’ont pas eu connaissance de cette bataille de la guerre de l’eau, perdue par ceux qui gagnent toujours ; et l’exemple n’a contaminé aucun pays du monde. Ce référendum a été le premier, pour l’eau, et jusqu’à présent, que l’on sache, il a aussi été le dernier.

Eduardo GALEANO

 

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il manifesto www.ilmanifesto.it.

– Traduit de l’espagnol par Marcella Trambaioli

– Traduit de la version italienne par Marie-Ange Patrizio

– Source : il manifesto www.ilmanifesto.it

[Depuis des siècles, nous les latino-américains, avons été éduqués à l’impuissance. Une pédagogie datant de l’époque coloniale, enseignée par des militaires violents, des savants timorés et des ecclésiastiques fatalistes nous a pénétrés de l’idée que la réalité est intouchable et qu’il ne nous reste pas d’autre solution que d’avaler en silence notre part de couleuvres quotidiennes.

Deux jours avant l’élection du président de la planète au nord de l’Amérique, d’autres élections eurent lieu au sud et il y eut un plébiscite dans un pays ignoré, presque secret appelé l’Uruguay. La gauche remporta ces élections, pour la première fois dans l’histoire du pays, et pour la première fois dans l’histoire du monde, ce plébiscite vit le vote populaire s’opposer à la privatisation de l’eau , confirmant ainsi que l’eau est le droit de tous. Eduardo Galeano ]

 

Publié le 10 septembre 2005 par Le Grand Soir : https://www.legrandsoir.info/les-guerres-mentent-ips-il-manifesto.html