Il y a dix ans, le 25 septembre 2011 disparaissait la scientifique et militante kényane Wangari Maathai. Surtout connue pour son combat en faveur de l’environnement, cherchant à réconcilier protection de celui-ci et développement humain, elle avait reçu le prix Nobel de la Paix en 2004, faisant d’elle la première femme du continent africain à recevoir ce prix. Pourtant ses engagements sont allés bien-delà. En effet, elle a œuvré continuellement en faveur des grandes causes de son temps : pour l’éducation et la science, pour la promotion des femmes, pour la démocratie.

Pressenza s’intéresse à la vie de cette militante qui a inspiré de nombreuses femmes du continent, mais aussi au-delà, dans son combat pour l’environnement et les droits humains. Nous avons rencontré l’historien et militant panafricaniste Amzat Boukari-Yabara qui nous présente son histoire. Dans cette première partie, nous abordons sa jeunesse et ses premiers combats en faveur de l’éducation et de l’environnement.

Wangari Maathai, du Kenya à l’universel – 2ème Partie : Féminisme et démocratie

Wangari Maathai naît en 1940 au Kenya, alors colonie britannique1.

Dans quel contexte familial, social et politique grandit-elle ?

Wangari Muta Maathai est née à Ihithe, une localité de la province Centre du Kenya. Elle est issue d’une famille de paysans d’origine Kikuyu, l’un des principaux groupes ethniques du pays. Troisième enfant et première fille de ses parents – sa mère Wanjiru Kibicho était la deuxième des quatre épouses de son père Muta Njugi – elle se voit donner le prénom de Wangari, en référence à sa grand-mère paternelle. En se faisant prénommer ainsi, Wangari entre dans un lien intergénérationnel qui la place dans la continuité de ses grands-parents qui ont vécu dans les années 1880 la colonisation de l’Afrique dans sa forme la plus intrusive, avec le vol des terres, la domination économique et la conversion au christianisme. Ainsi, Wangari prend également le nom de Miriam à la suite de son baptême chrétien.

La situation du Kenya est marquée par la colonisation de peuplement qui donne à une infime minorité d’environ cinquante mille européens la possession du quart des terres cultivables, notamment les plus fertiles, au détriment des Africains. Plusieurs de ces colons sont par ailleurs d’anciens soldats récompensés par l’octroi de terre pour leur effort de guerre. D’anciens soldats généralement imprégnés d’une idéologie raciste qui n’a rien à envier à celle du régime d’apartheid. Le système colonial britannique assure également l’apparition d’une classe intermédiaire constituée d’Indiens, afin d’établir un statu quo.

Son père Muta Njugi est lui-même employé sur le domaine agricole d’un colon britannique à Nakuru, dans la province de la vallée du Rift. Wangari grandit dans un cadre assez rudimentaire, marqué par la solidarité familiale et la participation aux activités agricoles communautaires. Wangari incarne parfaitement cette génération charnière qui hérite de ses parents et grands-parents les derniers éléments de tradition proprement africaine et qui grandit dans un environnement marqué par la domination coloniale dont le fondement repose sur le rabaissement des cultures africaines.

Entre 1952 et 1959, alors que Wangari fait ses études secondaires dans un pensionnat tenu par des missionnaires italiennes, le Kenya est le théâtre d’une insurrection des Mau-Mau, des paysans et guerriers qui réclament la justice économique et sociale et le respect de leur mode de vie. Les colons présentent les insurgés comme des terroristes et accusent à tort Jomo Kenyatta, principale figure politique anticolonialiste, d’avoir fomenté l’insurrection. Pendant que Kenyatta est condamné et détenu pendant sept ans, plus de cent mille Kikuyu massacrés ou enfermés dans des camps subissent la féroce répression coloniale symbolisée par l’exécution de leur leader Dedan Kimathi.

Les colons sont néanmoins contraints de faire des changements. Assimilée au « parti des Kikuyu », l’Union nationale africaine du Kenya (KANU) de Jomo Kenyatta s’engage à négocier l’indépendance quitte à faire des concessions. Avec le soutien de son futur vice-président Oginga Odinga et de son futur ministre de la Justice le leader syndical Tom Mboya, Jomo Kenyatta conduit le Kenya à l’indépendance le 12 décembre 1963.

Maathai est la première femme d’Afrique Orientale et Centrale, et la première kényane, a obtenir un titre universitaire2.

A-t-elle contribué à faire avancer l’éducation dans son pays ?

Lorsque le Kenya devient indépendant, Wangari a déjà quitté le pays. Elle bénéficie du Students Airlifts Programme, un programme d’échange instauré en 1959 par Tom Mboya qui permet à des jeunes de se rendre aux États-Unis pour y poursuivre leurs études universitaires. En septembre 1960, elle débarque à New York avant d’être conduite dans le Kansas où elle étudie durant les quatre années suivantes au sein du Mount Scholastica College.

Aux États-Unis, elle découvre d’abord le combat pour les droits civiques menés par les Afro-Américains, mais également la résistance des populations natives. Ces deux combats font écho à ceux des Kényans et en particulier des Kikuyu. Elle découvre également l’Amérique profonde, la culture et le mode de vie occidental avec une jeunesse qui réclame plus de liberté. Après un diplôme de premier cycle en sciences, elle a l’occasion de participer à un séminaire à l’université de Pittsburgh où elle choisit de présenter le thème de l’engagement des femmes dans les zones rurales. Peu après, elle s’inscrit en second cycle de biologie à Pittsburgh.

En 1966, conformément au programme prévu, Wangari retourne au Kenya, recrutée sur un poste d’assistante dans la future université de Nairobi. Elle se consacre en premier lieu à l’étude des invasions de sauterelles du désert. Tout en préparant une thèse et en gravissant les échelons au sein de son département, Wangari participe à la formation des premières générations d’étudiants kényans en sciences naturelles. Même pas trentenaire, elle est effectivement la première femme kényane à obtenir un doctorat puis à enseigner au niveau universitaire dans des classes quasi exclusivement masculines.

Elle devient aussi une référence pour les premières étudiantes kényanes dont le dortoir est proche de son logement de fonction. S’attaquant aux discriminations et aux humiliations sexistes, elle se bat pour l’égalité salariale entre hommes et femmes, ainsi que pour abolir les privilèges masculins hérités de la politique coloniale de recrutement. Si elle se marie en 1966 avec Mwangi Mathai, qui avait aussi étudié aux États-Unis, elle poursuit sa carrière jusqu’à occuper un poste de professeur associé puis une chaire de biologie à l’école vétérinaire.

Mère de trois enfants, son divorce renforce son féminisme. En effet, accusée d’adultère par son époux qui lui demande de ne plus porter son nom, elle reconnaît l’adultère publiquement en pointant l’incapacité de son époux à la satisfaire sexuellement. Et elle rajoute un deuxième « a » à son patronyme, devenant ainsi Wangari Muta Maathai. Peu après, traitant dans une interview le juge qui avait prononcé le divorce d’être un incompétent ou un corrompu, elle est rattrapée par la justice et condamnée à six mois fermes de prison avant d’être libérée au bout de trois jours à l’issue d’une mobilisation. Cet épisode renforce sa détermination.

En 1977, elle fonde le Green Belt Movement, une organisation destinée à la défense de l’environnement.

Quelles sont les caractéristiques et les réalisations les plus importantes de cette organisation ?

Depuis son retour des États-Unis, Wangari Maathai est également engagée dans des activités bénévoles en zone rurale et participe aux réflexions du Conseil national des femmes du Kenya. Mais c’est au cours d’une discussion avec son époux, élu député, que ce dernier lui dit qu’il ne compte pas tenir ses promesses de campagne, notamment celle de lutter contre le chômage. Wangari Maathai décide de mobiliser la main d’œuvre pour nettoyer et reboiser la circonscription de son époux. Elle en parle avec un ami sylviculteur Kimathi wa Murage et elle crée sa propre pépinière.

Si son entreprise ne parvient pas à être rentable, elle a l’occasion de participer à un certain nombre de rencontres internationales notamment avec le Programme des Nations-unis pour l’environnement (PNUE) ainsi que dans le cadre de la Décennie des femmes instaurée par l’ONU en 1975. En septembre 1977, la conférence des Nations unies sur la désertification à Nairobi lui donne une tribune pour sensibiliser un large public sur la question du reboisement. Wangari Maathai multiplie les initiatives à travers le Kenya, ciblant particulièrement les femmes, les écoliers, les agriculteurs, ouvrant des pépinières dans les villages. Le Green Belt (Mouvement de la ceinture verte) est ainsi lancé et obtient en 1981 une subvention avant de bénéficier du soutien de l’Association norvégienne de sylviculture l’année suivante, et de réaliser la première ceinture dans la localité de Murang’a.

En quelques années, le Green Belt prend de l’ampleur et Wangari Maathai qui dispose déjà d’une solide réputation au Kenya élargit ses contacts et crée un réseau autour du reboisement, recevant au passage le prix Nobel alternatif en 1984. En réalité, en tentant de répondre au manque d’eau, d’énergie et de nourriture des populations, le mouvement de la Ceinture verte représente une véritable révolution culturelle ne serait-ce que dans la recherche d’une autonomisation des femmes par le biais de solutions simples comme planter des arbres.

Notes :

1 La colonie britannique du Kenya, créée en 1920, prenait la suite d’un protectorat instauré par la Grande-Bretagne en 1895, l’Afrique Orientale Britannique. Le pays empruntait alors son nom à sa plus haute montagne, le Mont Kenya ( 5199 mètres ). Ses principales ressources économiques étaient le thé et le café, cultivés sur les Hautes Terres fertiles du centre du pays, accaparées par quelques dizaines de milliers de colons britanniques.

2 Wangari Maathai bénéficie d’une bourse financée par la Fondation Joseph Kennedy. Elle part étudier aux États-Unis comme 300 autres étudiants kényans, dont le père du futur Barack Obama. Elle y reste jusqu’en 1966 et obtient un Master en biologie. Elle étudie ensuite en Allemagne jusqu’en 1969 avant de revenir terminer son doctorat en anatomie vétérinaire, obtenue en 1971, à l’Université de Nairobi.