Sang-mêlé

05.06.2020 - Saint-André-de-Valborgne, France - Pierre Boquié

Sang-mêlé
Image : Montage de Pierre Boquié sur des photos Adobe Stock

« On se dispute dans les branches et on se réconcilie dans les racines. » Proverbe africain

Comment se fait-il que lorsque j’assiste à un tour de magie, j’ai beau être bluffé, je sais sans l’ombre d’un doute que ce à quoi j’ai assisté n’est pas réel, qu’il y a un truc ? Je vais chercher à comprendre pendant quelques minutes, puis je laisserai tomber. Ça n’a pas grande importance finalement. Aucune de mes certitudes fondamentales n’a été ébranlée. Mais pourquoi ?

Parce que j’ai une telle confiance dans ma compréhension des lois qui régissent l’univers que, lorsque ces lois semblent violées, je sais que cela ne peut être qu’une impression, cela ne peut pas être réel, même si je ne peux l’expliquer. Mon intime conviction prévaut sur tout le reste.

Qu’en est-il lorsque les fondements mêmes de mon intime conviction sont ébranlés par des événements ou des faits que j’interprète de façon erronée ?

C’est sans doute ce qui est arrivé à Michael Hughes, cet astronaute amateur américain de 64 ans qui s’est tué en février dernier, en faisant exploser l’engin qu’il avait fabriqué pour s’élever dans les airs. Plusieurs médias ont rapporté l’incident en le présentant comme quelqu’un qui voulait prouver que la Terre est plate. « Encore un adepte de la théorie du complot. Sa fin est tragique, mais vous avouerez qu’il l’a bien cherché. » Oui, sans doute, mais il y a ce détail, repéré dans Le Monde, qu’une majorité de médias ont omis de préciser : Mike Hughes était persuadé que la terre avait la forme d’un frisbee. Si l’on se place du point de vue d’un observateur candide, n’est-ce pas l’apparence que peut revêtir l’horizon lorsque l’on tourne le regard à 360° ?

Je n’ai pas connu cet homme et ne peut me prononcer sur les raisons personnelles qui l’ont conduit à remettre en question à ce point les avancées de la science, mais il nous dit quelque chose sur notre rapport, non au monde, mais aux autres. Comment peut-on en arriver à ce point à remettre en question ce sur quoi tout le monde s’accorde ?

A ce tarif-là, beaucoup de choses peuvent être remises en cause, à commencer par nos origines. Avez-vous la preuve formelle que vos parents sont bien vos parents ? Non, mais un sentiment intime profond, accompagné de nombreux indices (ressemblance, entourage, témoignages, etc.) fait que vous ne remettez pas en cause une vérité que vous ne pouvez cependant pas formellement prouver. Sauf aujourd’hui à procéder à des tests ADN, dont il se trouvera certainement des personnes pour contester la validité…

On peut discuter de tout, mais pas avec n’importe qui

Si vous me posez la question, « Comment changer le monde ? », j’aurai tendance à y répondre de deux façons, selon les circonstances et à qui j’ai affaire. Si je me sens en confiance, face à un interlocuteur aux intentions amicales et avec qui je sens que le courant passe, je pourrai me laisser aller à refaire le monde avec lui, histoire de rêver un peu ensemble. Nous ferons semblant d’y croire, parce que cela fait du bien, tout en n’étant pas dupe de la limite de l’exercice.

Mais si je dois vraiment répondre à la question de façon formelle, plus profonde, pour moi-même en mon for intérieur, la réponse est simple : je ne sais pas. J’ai une idée assez précise de ce qui ne va pas et de ce vers quoi nous devrions tendre collectivement, mais le chemin à parcourir pour franchir le gouffre me reste, pour l’essentiel, caché, rempli de bien plus d’interrogations que de certitudes. Tant d’options sont possibles et tant d’événements imprévisibles peuvent venir bouleverser la donne, comme cela se produit régulièrement.

Sur le plan sociétal, bien malin qui peut dire par quelles phases devrons-nous passer pour changer véritablement le monde. La plupart du temps nous nous bornons à égrainer des solutions techniques qui nous permettraient de corriger tel défaut ou telle dérive du système.

J’en suis très friand et lorsqu’un expert vient m’expliquer une problématique, qu’elle soit d’ordre environnementale, économique ou autre, je tends l’oreille. J’ai mon petit panthéon personnel de spécialistes dont je me réjouis à l’avance de pouvoir les écouter. Il s’enrichit régulièrement de nouveaux visages. Je sais qu’ils vont aborder la question sous le bon angle, y apporter des réponses concrètes, souvent à partir de valeurs humanistes que j’applaudirai. Et telle Perrette et son pot au lait, je me plairais à rêver d’un monde meilleur où, par un enchainement quasi-mécanique de causes à effets, tous nos soucis seront réglés, tous nos espoirs comblés.

Et puis, « patatras ! », la réalité très prosaïque de notre conscience collective nous rattrape. En pleine crise sanitaire, économique, humanitaire, environnementale, et que sais-je encore, c’est la question lancinante, révoltante et la plus stupide au monde qui refait surface : la question raciale !

Notre problème n’est pas d’ordre technique, mais existentiel

Lorsque Barack Obama a été élu président des États-Unis, j’ai été comme tout le monde, d’abord saisi par un immense espoir, celui d’un changement possible dans les mentalités concernant une question tellement triviale qu’elle nous fait honte. L’élection d’un président noir… « Pardon, vous avez dit noir ? » Encore un exemple de nos erreurs de perception qui nous égarent. Barack Obama n’est pas noir, il est métis, issu d’un mariage mixte entre un homme noir et une femme blanche. Un symbole bien plus fort que s’il avait été seulement noir. Le fruit d’un amour interracial.

Cela peut paraître anodin, un détail sémantique, mais dans la mesure où quasiment personne n’a souligné l’inexactitude de cette formulation et l’a reprise à son compte, je m’interroge.

Cette mixité nous dérangerait-elle au point que nous ne soyons capables de la nommer, de la célébrer, de nous en saisir comme de la preuve irréfutable que l’humanité est une et indivisible, par-delà les différences que nous évertuons à souligner comme pour nous excuser de ne pas être capable de mieux nous entendre ?

Les apparences sont trompeuses et nous allons rarement chercher plus loin. Pire, il nous arrive de les légitimer pour ne pas être pris en défaut d’ignorance. C’est un peu comme si, pour expliquer le tour de magie qui nous a bluffé, nous réécrivions les lois de la nature. De notre nature, en l’occurrence.

Et pourtant, la conscience de notre commune humanité devrait nous être tellement chevillée au corps, ne souffrir aucune discussion, qu’aucun magicien, sorcier, bonimenteur ou prophète de malheur ne devrait être capable de nous en faire douter.

Je marchais ce matin dans la montagne, lorsque le chant d’un oiseau solitaire a retenti au sommet d’un arbre. Clair, puissant, déterminé. Une suite de trilles mélodieuses suivie d’une pause, puis la reprise de la même séquence enrichie de subtiles variations. À qui s’adressait-il, quelle était son intention ? Je ne le sais pas, mais l’instant était magique. Ce lointain descendant des dinosaures, si différent de moi, dont je ne pourrai jamais percer les mystères, m’avait charmé. J’observais l’arbre, cherchant à l’apercevoir entre les branches et bizarrement il se tut. Mon regard se détourna alors sur la nature environnante et il reprit gaillardement son chant. Je mesurais à quel point la vie sur Terre s’était déployée dans tant de directions différentes que c’en était vertigineux. Je trouvais cela merveilleux, réjouissant, rassurant même.

Qu’en est-il de l’énigme qui me concerne, celle de ma propre existence, de mon identité ? Par contraste, elle m’apparait soudainement si proche, si familière, si accessible. Et charmante de surcroit.

Catégories: Diversité, Europe, Opinion
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