Les chemins inimaginables

19.11.2019 - Ville de Mexico, Mexico - Redacción México

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Les chemins inimaginables
Polyforum Siqueiros (Crédit image : Patrimoine culturel du District fédéral du Mexique)

Par Víctor Manuel Sánchez

Entretien avec Luis Milani(*) sur la réalité actuelle en Amérique Latine

VMS: Les phénomènes sociaux comme ceux qui se sont produits récemment en Argentine, au Chili, en Équateur, un peu plus loin, comme ce qui s’est passé au Venezuela il y a quelques mois ou plus d’un an au Mexique avec le nouveau gouvernement, ont-ils un rapport avec ce que Silo, penseur et fondateur de l’Humanisme Universaliste et de tout un système de pensée appelé Siloïsme, a appelé phénomène de conscience inspirée, où les peuples sortent de leur léthargie et se rebellent, de façon nonviolente, contre l’injustice sociale ?

LM : Nous sommes en train de vivre un moment historique unique : la naissance de la première civilisation planétaire, la naissance d’un peuple psychique. L’achèvement et la plénitude de ce nouveau monde ne se concrétiseront pas demain, mais il n’y aura pas à attendre des siècles. La flèche rapide qui porte en elle un tréfonds culturel plein d’humanisme est déjà lancée, et sa direction est irréversible.

Dans le processus actuel de mondialisation croissante, qui parviendra enfin à établir des liens multiples, et à fournir pour la première fois un retour d’information à tous les peuples et à toutes les cultures, l’accélération du temps historique, produite par la révolution technologique, se heurte à des paysages et à des regards construits à une époque qui n’est plus, impliquant tous les domaines de l’activité humaine.

Produit des changements rapides et incroyables, les doutes nous font tourner vertigineusement la tête, comme si nous étions assis dans un « carrousel numérique », en étant dans le désarroi celui qui nous conduit à arracher l’alliance du « pour toujours et à jamais »…

Nous vivons avec la belle espérance générée par l’arrivée de ce monde nouveau et renouvelé tandis qu’en même temps la violence grandit en tous endroits. Le temps de la paix n’est pas encore arrivé, loin de là. Les explosions locales, ethniques et religieuses; les migrations et les conflits guerriers dans des zones restreintes menacent la stabilité. D’autre part, les soulèvements et les débordements sociaux se multiplient et occupent de nouveaux scénarios alors que le phénomène du terrorisme est considéré comme un danger de grande ampleur compte tenu de la puissance de feu sur laquelle des individus et groupes relativement spécialisés peuvent compter aujourd’hui.

VMS: Toi qui as milité et transmis socialement le Siloïsme depuis plus de 40 ans, qui l’a diffusé, qui as mené des processus de sensibilisation et de participation de la base sociale dans les pays d’Amérique latine, d’Europe et d’Afrique, que peux-tu dire de cette époque dans laquelle nous sommes, caractérisée par une accélération de la violence sous tous ses aspects ?

LM: La déstructuration dans tous les domaines s’accentue, colorant notre mode de penser, de sentir et d’agir. Et entraînés par elle, les phénomènes nous éblouissent par leurs formes les plus externes et non par leurs contenus, tandis que nous diminuons notre capacité d’abstraction, en la remplaçant par un fonctionnement analytique qui ne remarque ni le processus, ni la séquence impliquant quelque phénomène que ce soit.

C’est un monde paradoxal dans lequel les possibilités semblent s’amplifier comme jamais auparavant, tandis que simultanément les inégalités dans l’exercice des droits et des opportunités se creusent ; les peuples et les cultures sont en train d’établir des liens à l’échelle planétaire, et cependant, de terribles conflits ethniques surgissent ; les gens sont concentrés dans de grandes agglomérations, mais la solitude et l’individualisme augmentent chez beaucoup d’entre eux ; la conscience perçoit d’incroyables possibilités d’avenir tout en se réfugiant dans des croyances et des dogmes anciens.

Et comme si cela ne suffisait pas, réapparaissent dans le menu, germant sous une dalle mouillée et vieillie par le temps, ceux qui croient que la seule réalité à prendre en compte est celle du concret, essayant d’éteindre les aspirations qui sont nées avec l’hominidé. Ce sont quelques idéologues-sorciers-penseurs à qui l’époque déstructurée impose ses conditions. Il ne semble pas important d’examiner l’image actuelle de l’être humain de manière à trouver une certaine cohérence entre ce que l’on affirme et le comportement des populations. Le mieux est de continuer à exposer un éclectisme indécent, truffé de contradictions élémentaires et de futuribles qui ne se réalisent jamais. Avec la crise est née un vieux breuvage connu sous le nom de : « Premium Pragmatisme, [N.d.T.Premium est un qualificatif attribué aux produits de luxe] avec 200 ml. extra, un nouvel emballage controversé et au même prix que le format classique ».

Bien sûr, dans chaque région culturelle, les symptômes sont accompagnés par l’ensemble des croyances et des coutumes typiques du folklore local, et tous les lieux ne présentent pas la même synchronisation et la même accélération, de sorte que ces phénomènes sont plus évidents dans certains points géographiques que dans d’autres. Mais dans tous les cas, coexiste une lutte entre l’image du monde qui s’en va, qui expire, avec l’image du monde qui arrive inexorablement. Il s’y exprime une lutte historique répétée, et bien connue, entre conservation et transformation, entre l’ancien et le nouveau, qui ressemble au conflit entre un Moyen Âge technologique qui n’est pas présentable, et une renaissance humaniste puissante et novatrice.

Mais la crise actuelle ne peut en aucun cas être considérée comme la décadence finale. Au contraire : aucun progrès significatif ne pourrait être réalisé sans crises significatives, et c’est dans ce contexte qu’une nouvelle sensibilité et un élargissement de la conscience qui correspondent aux temps nouveaux, émergent simultanément.

Nous assistons à la dissolution de formes et de contenus antérieurs qui correspondent à la rupture d’un « vêtement » déjà trop étroit pour l’être humain. Et il ne fait aucun doute que, malgré les tragédies épouvantables que nous percevons et que cette crise implique, l’être humain, dans ce processus, est en marche vers une amplification. Et c’est cette lutte et cette friction entre des sentiments conflictuels, produits par cette structure d’images temporairement entrecroisées, qui entraîne avec elle l’actuelle et extraordinaire crise psychosociale que nous traversons.

Nous avons souvent traversé des carrefours historiques similaires qui ont affecté un peuple ou une civilisation. Mais aujourd’hui, en raison des progrès des communications et de la mondialisation croissante, c’est l’espèce qui se trouve à ce stade-ci. Puis, comme dans les meilleurs récits de science-fiction, le continent imaginaire individuel et social se nourrit de spéculations qui présentent une gamme énorme de « dangers », de « morts », de « résurrections » et d’inimaginables « chemins de félicité et de bien-être ». Il ne fait aucun doute que l’âme d’acier d’un bâtiment monumental et ancien est en train de craquer.

Il ne s’agit pas d’une crise partielle, limitée à un secteur particulier de la société comme le seraient le secteur politique, l’économie, l’art ou la vie religieuse, mais d’une crise structurelle et globale. De plus, elle ne semble pas limitée à l’Occident mais tend à s’étendre à toutes les cultures, à la civilisation humaine en général. Mais une telle crise, comme nous l’avons dit, ne doit pas être interprétée dans un sens tragique.

La crise représente l’épuisement d’un moment de processus, la fin d’une condition, et annonce une transformation radicale, bien que complexe et difficile, de la civilisation humaine. Et malgré les dangers et les menaces qu’elle implique, elle concerne une croissance, un progrès de l’être humain.

La crise survient parce que l’être humain a fait de grands pas en avant, mais peu de ce qui a été réalisé le satisfait pleinement. C’est un système qui ne répond plus aux besoins de l’être humain qui émerge à l’ère de la mondialisation.

Voyons quelques exemples : Toute la corruption qui vient à la connaissance du public ; la convulsion de la plupart des élites politiques, ecclésiastiques, militaires et économiques ; la double norme qui s’exprime dans plusieurs domaines ; les privilèges ou les succès obtenus aux dépens des autres, que ce soit par usurpation, exploitation ou discrimination, ne datent pas d’aujourd’hui, mais c’est maintenant qu’on commence à s’y opposer avec énergie et c’est grâce à cet emplacement, ce regard renouvelé, que ceci est possible.

Sur notre chemin, il y a eu des tendances négatives qui se sont accentuées avec le temps et que nous sommes capables de voir, de rendre transparentes et de confronter au regard de tous. Le fait que la conscience se confronte à ces faits, qu’elle a jusqu’à présent préféré cacher n’implique pas seulement un regard nouveau et transformateur qui parvient enfin à surmonter (par exemple) l’hypocrisie, mais c’est le signe, sans doute aucun, de la croissance de la conscience humaine. Et c’est en ce sens que nous pouvons affirmer que la plus grande conscience est celle qui permet de rendre visible ce qui semblait autrefois impossible.

Et sur ce chemin lumineux, l’être humain ne modifie pas seulement le monde tangible, mais désillusionné en son intériorité, il cherche et développe de nouvelles formes de spiritualité qui donnent des réponses à ses questions les plus profondes. Une nouvelle civilisation va naître et en elle, la valeur la plus importante de l’être humain, sera l’autre être humain.

VMS: Comment vois-tu l’avenir ? Penses-tu qu’il existe des sorties non-violentes et quelle est ta proposition ?

LM: Nos cœurs ne peuvent toujours pas sentir d’où nous venons ni où nous allons, ni le sens des transformations qui s’en viennent. Mais nous avons commencé à construire un univers neuf qui porte en lui une sensibilité exclusive et particulière, dont les ingrédients les plus importants peuvent se résumer comme suit :

* La valeur de la justice, compte tenu de la subjectivité, et des intangibles. Considérer comme juste tout acte qui permet à l’être humain de réaliser pleinement ses capacités et de former sa propre personnalité, sans préjudice pour les autres. Considérer comme injuste toute action qui annule ou restreint la liberté de choix et les autres droits essentiels de l’homme. Considérer comme injuste tout acte que l’on voudrait réaliser avec les autres, mais que l’on ne voudrait pas réaliser soi-même.

* La charité, comprise comme la capacité à comprendre la douleur de l’autre comme sa propre douleur, et l’intention d’apporter aide et coopération y afférentes. Percevoir les autres comme soi-même, c’est l’attitude qui nous permet de surmonter les hostilités et les intolérances ethniques, et qui exige de dépasser l’habitude de diviser les êtres humains entre proches et étrangers.

* L’amour comme force psychologique en action. L’amour fraternel comme tendance à s’unir en solidarité avec les autres sur la base du partage d’une même dignité humaine. De cette attitude découle, par exemple, la collaboration à d’innombrables manifestations d’hommes et de femmes qui y participent sans être affectés par l’objet des revendications.

* La coopération. La complémentation. De nouvelles relations qui se construisent dans le cadre d’une activité conjointe et où les résultats des actions communes sont stimulés et multipliés. Il y a aussi le rejet de l’individualisme extrême avec une plus grande conscience des conséquences de ses propres actions et de son engagement personnel dans cette direction. Moins de contenu dialectique. Il n’y a ni paradis ni enfer.

* Le travail volontaire. L’enthousiasme à venir, sans se soucier de ce qu’il y a à gagner, ou si on y gagne quelque chose. L’action désintéressée. Nous ne cherchons pas une rémunération ou si nous sommes loin de la culture de la consommation, dans le sens de culture favorisant l’échange de biens et d’actions. Le détachement personnel. L’attitude de service, l’altruisme.

* Une dialectique générationnelle renouvelée qui intègre les éléments progressistes des générations précédentes.

* La croissance de la parité entre les sexes, en tant que caractéristique pertinente d’une reconnaissance et d’une pratique accrues de la parité humaine.

* La force qui surgit du fait de forger et de se battre tous ensemble pour un avenir différent. Ce n’est pas la même chose de croire que l’être humain développe sa vie passivement, comme une réponse réflexe aux conditions et événements qui l’entourent, que de croire l’être humain capable de modifier et créer intentionnellement ces conditions et événements. C’est l’action cohérente et transformatrice dans le monde qui produit la force, plutôt que l’usure. Par exemple, le non-conformisme, qui nous permet de surmonter la défaite morale.

* La recherche de nouvelles formes de prise de décision qui privilégient l’horizontalité, la fraternité et la non-discrimination. Ces recherches se manifestent par le désir de parvenir à une compréhension mutuelle, et à la conciliation des intérêts et des opinions divergentes, par la persuasion et les négociations. Une tolérance renouvelée.

* Une plus grande clarté dans l’identification des responsables de la crise. On observe une identification et une unification croissantes des conflits, laissant le système dévoilé comme une structure totale, et non comme des parties différenciées qui ne sont pas liées.

* Au niveau individuel, et en particulier chez les jeunes générations, il est évident que la recherche de nouvelles références, qui n’a pas d’antécédents, est profonde.

* Dans la perception de la réalité, il existe une opposition entre les médias traditionnels et les réseaux et médias numériques. Une nouvelle attitude à l’égard de l’information : recherche de nouvelles sources, attitude critique et création de contenu.

* Rejet de la manipulation. Augmentation de la distance entre les personnes et les institutions. Prise de conscience de la crise de représentativité et de l’influence du pouvoir économique sur le pouvoir politique.

* Les jeunes et la nouvelle sensibilité. Les nouvelles générations ne s’intéressent pas au thème central du modèle économique ou social dont les faiseurs d’opinion discutent chaque jour, mais attendent, des institutions et des dirigeants, qu’ils ne soient pas un fardeau supplémentaire à ajouter à ce monde complexe. D’une part, ils s’attendent à une nouvelle alternative, parce que les modèles existants leur semblent épuisés, et d’autre part ils ne sont pas disposés à suivre des approches et des leaderships qui ne coïncident pas avec leur sensibilité. Pour beaucoup, c’est considéré comme de l’irresponsabilité de la part des plus jeunes, mais il ne s’agit pas de responsabilités. Il s’agit d’un type de sensibilité qui doit être pris au sérieux. Et ce n’est pas un problème qui peut être résolu par des sondages d’opinions ou des enquêtes pour savoir de quelle nouvelle façon la société peut être manipulée. Il s’agit d’un problème d’appréciation globale sur le sens de l’être humain concret, qui jusqu’à présent a été évoqué en théorie, et trahi en pratique.

Enfin, il semble opportun de mentionner qu’une image contestée de l’être humain est en train d’être reconsidérée et examinée, dans le but de l’immerger dans la nature. En ce sens, il y a des penseurs qui affirment qu’il s’agit d’un être dont la conscience est active, où le sujet ne s’attend pas à être affecté par les objets du monde mais, au contraire, c’est le sujet qui constitue ces objets et donne sens au monde.

C’est un individu actif qui constitue le monde, qui a une responsabilité envers ce monde et un engagement historique envers l’humanité. Et cela implique que la conscience cesse d’être ce genre de réceptacle qui attend d’être affecté par les objets et, en ce sens acquière un dynamisme qui la conduit à construire le même monde. Au contraire, le point de vue de l’attitude naturelle est un point de vue dogmatique et aliéné qui conçoit le monde de manière isolée et absolue. Ce dernier point de vue part d’un a priori injustifié, car il n’explique pas l’origine de la réalité, de fait il l’assume.

Le nihilisme et la violence vont-ils progresser temporairement et rapidement, descendant du passé par un entonnoir étroit qui nous dirige vers le néant, ou bien la force de l’être humain va-t-elle grandir, se jetant sans préjugés vers son destin intentionnel ?

La confusion entre les modèles connus et les nouveaux modèles résistera-t-elle longtemps ?

Est-ce l’apologie de la stupidité, de l’incohérence et de la faiblesse d’esprit qui triomphera, ou est-ce la créativité, le talent, l’inspiration et les aspirations légitimes des peuples qui triompheront ?

Les nouvelles générations seront-elles porteuses d’images traçantes qui pénètrent le futur ?

L’humanisme va-t-il remporter cette nouvelle bataille ?

Cette étape historique sera-t-elle surmontée ?

Aujourd’hui on ne le sait toujours pas. Qui pourrait le savoir ?

Mais nous savons que ce moment n’est pas la fin de l’histoire.

 

(*) Luis Milani est un militant du Mouvement Humaniste depuis plus de 40 ans, connaisseur des processus sociaux dans le monde et surtout de la réalité latino-américaine. Il est une voix esthétique de la doctrine de Silo dans son approche sociale. Il a à son crédit d’innombrables écrits sur l’organisation de la base sociale avec la méthodologie de la nonviolence, parmi lesquels « La conscience inspirée dans les moments de convergence sociale ».

 

Traduction de l’espagnol, Ginette Baudelet 

Catégories: Humanisme et Spiritualité, International, Interviews
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