Les touristes au pays des merveilles : Effet miroir de la photographie. La présence ou l’absence du droit à l’image donne-t-il tous les droits ?

13.03.2019 - Jennifer Saban

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Les touristes au pays des merveilles : Effet miroir de la photographie. La présence ou l’absence du droit à l’image donne-t-il tous les droits ?
Hôi An, Vietnam 2018 (Crédit image : Karema Menassar)

Lors de mes voyages, j’ai pu observer de nombreux « photographes » photographier de manière abusive certaines personnes en considérant qu’un sourire, un non-dit ou quelques pièces suffisent à obtenir une autorisation.

« Je pense, je doute donc je suis ».

Je vous propose de passer de l’autre côté du miroir,

Ces personnes se sont-elles déjà posées la question à savoir quel était le rapport à l’image au niveau culturel dans les différents pays du monde ?

L’être humain est-il destiné à être un simple objet de commercialisation ?

Imaginez-vous que dans un pays comme la France ou la Belgique, la prise photographique serait accueillie, acceptée ou pratiquée de la même manière qu’au Vietnam, Maroc, Thaïlande, Malaisie, Brésil, Grèce, Italie… ?

Pour quelles raisons un touriste européen qui voyage se permet de photographier autrui sans demander l’autorisation à la personne ? Aurait-il la même attitude dans son pays de résidence ?

La découverte d’un pays justifie-t-elle ces abus photographiques auprès de citoyens du monde ?

Pensez-vous que l’existence du droit à l’image dans certains pays, crée un abus et des dérives de la part des touristes dans les pays n’appliquant pas la même juridiction ?

À la question ; pensez-vous qu’on peut photographier les personnes de la culture vietnamienne sans autorisation ?

Des arguments tels que : Le droit à l’image et au respect de la vie privée se limite à nos pays occidentaux !

Sommes-nous arrivés à une époque où le respect d’autrui doit être légiféré pour être appliqué ?

Un vide juridique est-il synonyme de dérives comportemental ?

Montre-moi tes prises photographiques, je te dirai qui tu es ?

La photographie est un art qui permet de « capturer, figer le moment présent » pour que ceux-ci deviennent des souvenirs.

Face à toutes ces interrogations sur le sens qu’a actuellement la capture d’image dans le monde, je vous propose d’aller demander l’avis de Karema Menassar, photographe professionnelle belge.

Interview de Karema Menassar, photographe belge :

De quelle manière votre travail photographique a-t-il évolué au fil des années ?

K.M. : Je débute mon activité avec beaucoup de curiosité et je tombe sous le charme de la photographie.

Ma curiosité me pousse à aller plus loin que le simple reportage photographique. Je prends le temps de m’intéresser à l’aspect technique, artistique et philosophique de la photographie. C’est cette dernière qui éveille en moi le souci du rapport entre l’appareil photo et la personne photographiée. La passion naît lors de mes premiers échanges et me pousse à en faire mon métier.

Quelles ont été vos différents voyages et expériences ?

K.M. : Tout d’abord, le voyage est le parcours que l’on fait pour s’améliorer en tant que photographe.

Il est important d’avoir fait un travail en amont avant de débuter son voyage.

Mon premier voyage se passe à Bruxelles, j’y découvre la composition photographique et l’historique de la photo. Je débute dans le secteur de l’événementiel où la demande est claire et précise. Le rôle du photographe est de retracer l’événement pour qu’il puisse offrir un visuel aux participants.

Mon deuxième voyage a lieu dans la rencontre à l’autre qui est définie en photographie par : la prise de portrait.

Débute alors un premier questionnement. Dans mon approche, la photographie d’un portrait ne doit pas être centrée sur soi. C’est-à-dire, qu’il est important de connaitre et de comprendre la personne qui sera photographiée. Aller à sa rencontre afin de pouvoir établir clairement quels sont ces besoins. Cela permettra d’offrir une création qui correspond au plus prêt à la personne.

Il est important de différencier la prise photographique d’événement collectif à la prise photographique individuelle. Cette dernière nécessite un échange plus approfondi pour que l’œuvre photographique reflète réellement la personnalité de la personne prise en photo.

La rencontre entre l’appareil et les personnes dans le voyage

K.M. : Mon premier voyage à l’international fut au Maroc.

Muni de mon appareil semi-professionnel, la première chose qui m’interpella fut le regard que les gens posaient sur l’appareil photo.

C’est à cet instant-là que je commence à m’interroger sur l’utilisation de mon appareil :

Qu’est-ce que je souhaite transmettre à travers ma passion ?

Dois-je utiliser l’appareil ou pas ?

Quel rapport à l’image existe-t-il culturellement dans le pays ?

Comment est vécue émotionnellement la prise photographique par certaines personnes ?

Devons-nous forcément tout photographier lors d’un voyage ?

Interviennent également des croyances limitantes : La peur d’être volée, agressée, arnaquée…

Ce type de questionnement peut prendre forme dans le monde entier. J’ai pu être témoin de pas mal de scène de vie où l’appareil photographique pouvait être utilisé de manière bienveillante ou abusive voire destructrice. Tout dépend de l’intention de la personne qui possède et utilise l’appareil photographique.

J’ai pu expérimenter cela au Vietnam. Lors de ce voyage, j’ai décidé de passer d’un réflexe imposant à un hybride discret, résultat de mes réflexions passées.

Face à la diversité de paysage, mon projet initial était d’effectuer un reportage photographique.

Cependant, mon attention fut attirée par un autre phénomène : le comportement de certains touristes et l’utilisation abusive qu’ils faisaient de leur outil photographique. La démocratisation du prix des appareils photographiques a augmenté l’accessibilité et l’utilisation de ces outils et parfois de manière démesurée. Dans chacun de mes voyages, je deviens témoin d’un paysage touristique rempli d’une multitude d’appareils photos professionnels avec des objectifs tous plus grands les uns que les autres.

Auparavant la photographie nécessitait une prise de temps importante pour réaliser des œuvres photographiques. Actuellement, les clichés sont récurrents et l’outil ne sert plus à raconter un récit de vie mais bien à rapporter un maximum d’image, preuve de leur accomplissement personnel.

Mon rapport à la photographie évolue et je décide de ne plus faire de photo de visage des personnes rencontrés sans qu’il y ait au préalable un échange et une autorisation. Je décide de changer de travailler sur le tourisme de masse au Vietnam et l’utilisation et le rapport qu’ils entretiennent avec leur outil photographique.

Mise au point sur la ville d’Essaouira et effet miroir

K.M. : Lors de mon dernier voyage à Essaouira, je prends la décision d’utiliser mon reflex professionnel pour effectuer un reportage photographique.

Ma démarche a été tout autre. Je pris d’abord le temps de rencontrer les personnes à Essaouira pendant trois jours avant de commencer à demander l’autorisation aux personnes de les prendre en photo. Cette approche dans l’échange et la prise de temps à accepter la diversité de l’autre face au rapport à l’image fut enrichissante et formatrice.

Cela ne m’a pas empêché d’être témoin d’abus au niveau des prises photographiques à l’encontre des commerçants du port d’Essaouira. Néanmoins, dans mes rencontres, j’ai pris le temps d’intervenir auprès de certains touristes pour leur signifier qu’il serait certainement plus respectueux de demander l’autorisation de la personne avant de la prendre en photo. L’effet miroir en surprit plus d’un et fut porteur et révélateur d’un mécanisme déshumanisant chez certains.

Malheureusement, une espèce de cercle vicieux est présent dans certaines villes touristes. Parfois, le touriste a un statut d’enfant roi. Ce qui laisse peu de possibilités au niveau juridique pour les locaux de se défendre ou simplement de refuser les prises photographiques ce qui alimente certains comportements abusifs.

Quels sont les enjeux ?

K.M. : L’enjeu de l’approche photographique est mondial et a besoin d’être relié à d’autres aspects tels que les us et coutumes de chacun. Réfléchir sur une autre approche de bien-être au voyage en dehors de la photo. De plus, concevoir le voyage en dehors de toutes formes d’exploitation est primordiale. Elle doit permettre un enrichissement personnel afin de mieux concevoir le vivre ensemble et non collaborer à la capitalisation par le tourisme.

Être acteur de ses changements permettrait de pouvoir parfois agir pacifiquement par rapport à certaines mesures ou attitudes abusives. L’être humain doit rester au cœur de nos réflexions et préoccupations. Le tourisme photographique tel qu’il est conçu et vécu aujourd’hui se doit de changer d’attitude. En tant que photographe, je souhaite montrer que cela est possible.

Quelles solutions pourrions-nous envisager face à cette problématique ?

K.M. : Il est important de vivre son voyage et de prendre le temps de discuter et rencontrer les personnes qui vous demanderont peut-être de créer un souvenir photographique de votre rencontre.

Le rapport à l’image dans les diverses cultures doit être pris en considération et le photographe doit savoir accueillir et accepter un non.

Il est essentiel de dénoncer les abus photographiques.

Il serait judicieux de cibler les publics et les entreprises qui crée cette problématique.

Il serait également primordial de faire de la sensibilisation auprès des agences de voyages.

Il est conseillé de prendre connaissance des différentes lois traitant du droit à l’image[1] [2] [3]

Il est certain que ce récit est une lecture parmi tant d’autres du rapport à la photographie. Pourtant, je pense qu’il est important de prendre le temps d’observer les paysages sans son outil photographique afin de conserver et d’entretenir des échanges qui continueront à nourrir cette humanité que le tourisme de masse semble avoir oublié.

Il appartient à chacun de donner le sens qui lui plaira dans chaque attitude ou définition donnée à un photographe. Pour ma part, je dirai que c’est le témoin d’une vie qui défile et où d’un simple geste, il peut créer un effet miroir qui permettra aux citoyens du monde de se rappeler de ce moment d’humanité ou d’inhumanité partagée le temps d’un cliché.

 

Notes

[1]   https://www.lesoir.be/98340/article/2017-06-07/le-droit-limage-et-les-droits-de-lartiste (droit belge)

[2]   https://www.competencephoto.com/Quid-du-droit-a-l-image-pour-une-photographie-realisee-a-l-etranger_a2397.html (droit français)

https://www.huffingtonpost.fr/alexandre-chombeau/le-droit-a-limage-sur-internet_b_10108006.html (droit français)

https://ethiquedroit.hypotheses.org/tag/droit-a-limage

[3]   https://www.cairn.info/revue-legicom-1995-4-page-41.htm# (droits Angleterre, États -Unis)

http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/15517/?sequence=1

https://www.tdg.ch/monde/droit-image-singe-selfie/story/11728512 (droits États-Unis)

Catégories: Droits humains, Europe
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