L’enfer de Calais : 2000 réfugiés font face à l’hiver en plein air

17.12.2018 - Amsterdam - Juana Pérez Montero

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

L’enfer de Calais : 2000 réfugiés font face à l’hiver en plein air
(Crédit image : Joaquín Pérez Riquelme)

Des abris sont nécessaires d’urgence pour protéger les réfugiés de l’hiver et de la possibilité réelle de perdre la vie en raison des basses températures.

Aujourd’hui, nous publions la première partie d’une longue conversation avec Joaquín Pérez Riquelme, un volontaire qui a fait de l’aide aux réfugiés le sens de sa vie.

Les autorités françaises ont détruit la jungle de Calais, dispersé les 12 000 réfugiés qui y vivaient, mais le problème n’a pas été résolu. Aujourd’hui, entre 1800 et 2 000 de ces réfugiés ou nouveaux arrivants vivent dispersés dans les forêts voisines en espérant avoir l’occasion de passer en Angleterre. Un sur dix de ceux qui essaient, y parvient ; les autres en rêvent.

En attendant, ils n’ont pas de toit sous lequel passer l’hiver et, à mesure que les températures plus basses approchent, il devient plus urgent de construire un abri pour eux. Dans cette situation, la France regarde ailleurs, tout en recevant l’aide de volontaires non français qui tirent la sonnette d’alarme sur d’éventuels décès avec l’arrivée de la saison d’hiver.

Nous avons parlé avec un de ces volontaires, Joaquín Pérez Riquelme, qui se rend tous les mois à Calais pour aider au service de santé. Et nous le faisons à Amsterdam, la ville où il vit avec ses enfants, dont certains l’ont impliqué dans cette aventure d’aide à l’un des groupes les plus défavorisés, stigmatisés, parfois les plus mal reçus de la vieille Europe : les réfugiés.

L’enfer de Calais

Nous avons parlé de Calais et de l’abandon dans lequel vivent 1 800 à 2 000 réfugiés (il n’y a pas de recensement officiel), qui sont clairement déterminés à atteindre l’Angleterre, « à cause de la langue, et parce qu’ils comprennent que leur insertion y est plus facile », bien que des volontaires comme Joaquín les encouragent à voyager dans d`autres pays européens ou ils peuvent recevoir plus de soutien des autorités.

Joaquín collabore à Calais avec l’organisation anglaise Care 4 Calais, en tant que personnel de santé indépendant, une organisation qui travaille en parallèle avec Refugee Community kitchen, qui cuisine 2000 rations par jour.

Pressenza. – Quelle est la situation actuelle ?

JPR.- Ils continuent d’arriver et les conditions s’aggravent avec le froid… parce que les gouvernements ne sont pas intéressés par le fait de savoir si les gens vont mal, s’ils tombent malades ou meurent. C’est ce qui me choque le plus, laisser quelqu’un mourir de froid alors qu’on peut l’éviter. Je pense que c’est contre les droits humains et si l’Europe ne peut pas résoudre un problème fondamental… (Il reste pensif) c’est ce qui m’a amené à Calais, conclut-il.

Calais a été un problème beaucoup plus complexe. Cela fait plus de 5 ans que les gens ont commencé à y arriver dans le but de passer en Angleterre.

P.- Quelles sont leurs provenances ?

JPR.- En général, ce sont les mêmes. La plupart d’entre eux viennent de pays où l’Angleterre a eu des colonies, je parle de la moitié des pays d’Afrique, parce que les gens parlent anglais. Certains d’entre eux viennent également de Grèce et de Turquie, de l’Erythrée, du Soudan, de l’Ouganda, de Tanzanie, du Burundi…

Dans ce cas je connais l’origine de la migration, je suis allé en Ouganda. Au Kenya, il y a les deux plus grands camps de réfugiés au monde. Venant d’Afrique du Sud et d’autres pays ils arrivent jusque-là et ne peuvent y rester à cause du désert du Sahara, c’est ce qu’ils appellent une impasse, et bien que ce camp ne soit pas très connu, l’ONU le connait bien et a beaucoup investi là-bas, des tentes, de l’eau… des familles entières arrivent avec leurs animaux, leurs enfants, qui ne peuvent traverser le Sahara ou faire face à la tragédie de la Libye aujourd’hui, qui ne peuvent aller au nord qu’ils imaginent comme le paradis, et qui n’ayant pas réussi à aller plus loin restent là.

P.- Qui arrive ?

JPR.- Ceux qui se risquent dans le Sahara sont des hommes isolés, et en général ils subissent des dangers pour y arriver. Les gens qui sont à Calais ont connu une trajectoire difficile. Ils jouent le jeu et parviennent parfois à atteindre l’Europe dans des endroits comme Calais.

P.- Calais serait aussi une impasse ?

JPR. – Oui, en fait ça l’est. La différence est qu’il n’y a pas d’aide, ils sont considérés comme des parias, non désirés et peut-être que je suis très critique à l’égard du gouvernement français (peut-être que si vous aviez le problème ici, en Hollande, le phénomène de rejet serait similaire).

Le problème est très complexe, il n’y a pas de solution en vue. Il ne sera pas résolu tant que l’Angleterre n’acceptera pas d’aider ces pays ou leurs migrants. En fait, ils continuent de piller leurs ressources.

Ils ont pillé l’Afrique toute leur vie ; s’ils n’ont pas de nourriture, qu’ils ne soient pas surpris s’ils continuent à arriver.

P.- Revenons-en aux racines du problème…

JPR. – Bien sûr, ce n’est pas une surprise. Ils ont pillé l’Afrique toute leur vie ; s’ils n’ont pas de nourriture, il ne faut pas se surprendre s’ils continuent à arriver.

Parce qu’il y a toujours eu des migrations pour vouloir vivre mieux et aussi pour l’aventure du voyage… mais les migrations pour cause de famine, pour fuir la guerre, pour fuir la violence, sont toujours plus conséquentes… Il y a aussi le voyage vers le Nord par le modèle qu’on leur propose, bien que leur soit précisé que le paradis ne les attend pas, ils ne le croient pas, ils ne peuvent accepter ces propos… mais il y a aussi la fuite loin des situations extrêmes.

Le problème des migrations est aujourd’hui très différent de ce qu’il était il y a cent ans. Il est très dur, la société n’a pas été capable de l’affronter. Toutes les solutions sont temporaires, des patches…

P.- Revenons à Calais, il y a quelque temps il y avait 12 000 personnes, puis le gouvernement français a pris des mesures « drastiques »…

JPR. – Oui, ce qu’on a appelé la jungle de Calais était divisée en deux parties, l’une qui était la jungle, près du port et l’autre le camp de Dunkerque qui se trouve à environ 20 minutes. Les deux ont beaucoup grandi et les deux ont brûlé ou ont été incendiés comme un rejet de la population locale, selon les rapports officiels… quelque chose que je ne crois pas parce que la population locale ne s’implique pas du tout, cela n’aide en rien…

P.- La population locale essaie de ne pas les voir ?

JPR. – C’est ça, elle essaie de ne pas les voir. Il est évident que [les incendies] ont été provoqués.

P.- Mais les gens reviennent

JPR. – Une fois les camps incendiés, les autorités ont tout rasé, les tentes, les cabanes, tout ce qui était construit a été complètement nettoyé et fermé avec des fils barbelés, des chevaux de frises, des dispositifs de surveillance, des caméras… cet endroit ne leur est plus possible pour s’y fixer à nouveau.

Ce qui se passe, c’est que tous les réfugiés qui ont été emmenés, à l’époque, dans le sud, sont revenus car ils ne veulent pas rester en France du fait qu’ils ne parlent pas la langue, ils ne veulent pas rester et leur objectif est très clair, l’Angleterre.

P.- En plus de la langue, est-ce qu’ils auraient une plus grande couverture sociale ?

JPR.-  Je pense que oui, en fait, les réfugiés à qui j’ai parlé, je leur ai dit d’aller dans un autre pays, la Suède, la Finlande, la Hollande… ils ne veulent pas ; comment leur expliquer que dans tous les pays ils ne sont pas maltraités autant qu’en France, ils ne veulent pas. Ils veulent leur Angleterre ; en Angleterre l’intégration n’est pas si contrôlée. C’est plus facile pour eux d’obtenir les papiers.

P.- Et maintenant, quelle est la situation à Calais ? Quelles sont les relations entre eux, avec le milieu ?

JPR. – Nous venons sur place environ une fois par mois, parfois plus, et nous voyons le nombre de réfugiés augmenter chaque mois. Ils prennent soin de ne pas se rendre visibles. Ils se cachent dans les bois. En fait, nous avons maintenant 6 points de livraison à Calais et ils se trouvent tous dans des zones industrielles, dans la forêt et un derrière un hôpital, qui est un terrain de jeux à Calais ; ils l’ont pris alors qu’il n’y a aucune infrastructure et ils font tout là-bas.

Certains réfugiés ont été poussés sur les voies ferrées par la police elle-même lors du passage des trains.

P.- Et sur quoi comptez-vous ?

JPR. – En été, ils n’ont qu’un seul sac de couchage et ils dorment n’importe où parce qu’ils doivent être à l’affût, la police les réprime beaucoup, les violente physiquement. Il n’y a pas de rapport sur tout cela, mais nous avons même des cas où, dans les poursuites policières, certains réfugiés ont été poussés sur les voies ferrées par la police elle-même lors du passage des trains. Nous avons deux cas de garçons qui ont perdu leurs jambes à cause de ces actions policières. C’est vraiment excessif.

Ils les assiègent, leur prennent tout. Ils n’ont pas de tentes parce qu’ils doivent les quitter quand la police arrive et ne prennent que leur sac de couchage, puis les tentes sont déchiquetées au couteau par la police. C’est ainsi que les choses se sont déroulées, ce à quoi il y a eu une réaction logique. Les gens se dispersent et se cachent, ils sont un peu plus loin, ils ne viennent que lorsque de la nourriture, de l’aide médicale ou d’autres aides arrivent. Ce groupe, Care 4 Calais, Calais Kitchen… ce sont trois ou quatre organisations anglaises qui sont à Calais dans la zone industrielle…

P.- Ce sont toutes des organisations non gouvernementales anglaises

JPR. – Oui, c’est vrai. Elles aident dans quatre domaines : la nourriture, les médicaments, l’abri et le feu. La police réprime aussi beaucoup les volontaires, elle ne les laisse pas faire leur travail, elle coupe les vivres, menace d’arrêter, et il y a eu des arrestations. Ensuite, elle doit vous laisser partir parce qu’il n’y a pas de chefs d’inculpations, mais elle rend l’action difficile.

Au sein des autorités, il y a tout un plan. Celle qui est à la tête est la maire de Calais, qui l’a exprimé à plusieurs reprises, y compris par écrit, en disant « nous ne voulons pas de ces gens ici et nous allons faire tout notre possible pour qu’ils partent ».

P.- J’ai cru comprendre qu’elle est l’exécutrice d’un ordre émanant du gouvernement central…

JPR. – Je crois comprendre que oui, parce qu’à Paris c’est la même chose, il y a des arrestations y compris de volontaires, ils vous mettent quelques jours en prison, c’est plus dur. Ici, ils vous abandonnent parce que la situation est une question de vie ou de mort, ils savent que si on ne les aide pas, les gars meurent. La nourriture qu’on leur donne une fois par jour est la seule source de nourriture qu’ils ont, il n’y a rien de plus.

P.- Et vous leur apportez à manger tous les jours ?

JPR. – Oui, 2000 portions de nourriture sont préparées, ce qui correspond au nombre de réfugiés d’il y a un mois. C’est très sympathique l’aide de ces bénévoles, ça m’a touché. La plupart d’entre eux sont étudiants.

Ils avaient cuisiné pour 12 000 personnes, c’est là que j’ai commencé à y aller. Et je faisais partie de l’équipe de cuisine. Puis j’étais dans l’équipe de ramassage du bois, des palettes, qui sont coupées et brûlées la nuit. C’est très bien organisé.

Il y a aussi la partie abri.

Il y a un besoin urgent de refuges, d’abris et de soins pour les malades.

P.- Quelle la plus importante nécessité en ce moment ?

JPR. – Ils ont besoin d’un abri, il y a des femmes, des enfants, nous entrons dans l’hiver en Europe.

Combien y a-t-il d’enfants et de femmes ? Je ne connais pas le nombre exact parce qu’ils se protègent eux-mêmes. Quand on y arrive, on en voit deux ou trois dans la rue et une demi-heure après, le temps d’installer le poste – je vais avec les médecins – il y en a environ cinq cents ; un peu plus tard on ne peut voir combien il y a de gens. Ils arrivent et sortent des bois.

Dans bien des cas il s’agit de familles qui ne veulent pas se séparer. On leur donne des tentes, des abris… mais une infrastructure est nécessaire avec l’appui de la municipalité qui n’existe pas, qui est refusé. Cela a été possible, en fait quand la jungle existait, il y avait alors un soutien local.

P.- Et pourquoi cela change-t-il, pourquoi la décision inverse est-elle prise ?

JPR. – Il a été décidé de fermer Calais, c’est fermé, c’est effacé, on a emmené ces gens avec nous… mais rien n’a été résolu, la population de retour continue à augmenter.

P.- Quelle est donc votre demande la plus importante ?

JPR. – Avoir un toit, un abri et prendre soin des malades. Parce que si la température descend en dessous de zéro il y a le risque que les malades meurent. Cela fait quelques années que l’on peut vivre dehors un certain temps, mais on ne peut pas passer l’hiver dehors, on meurt et le fait de laisser cela arriver, c’est un crime. Et la police et les autorités le savent, c’est pourquoi elles nous laissent les aider, mais elles ne veulent pas que nous les aidions trop parce qu’il en vient davantage… c’est comme un merlan qui se mord la queue.

Et nous avons le problème à Calais parce que chaque jour, dix réfugiés tentent de passer, mais un seul y parvient.

P.- Et comment essaient-ils ?

JPR. – Tous les soirs, les camions qui vont passer en Grande-Bretagne arrivent et s’alignent, ils doivent s’arrêter. Alors les réfugiés qui sont à l’affût, sur les routes, dans les stations-service, dans les parkings… grimpent, mais c’est très risqué.

Et tous les soirs, il y a des hommes qui montent à bord… parce que ce sont des hommes, je suppose.

JPR. – Oui, et c’est ce qui faisait la gravité de la jungle de Calais, parce que chaque nuit il y en avait tant qui voulaient passer. Puis la police les a réprimés parce que c’était parfois comme une attaque contre les camionneurs ; la conséquence de tout cela est que tous ces hommes qui passaient la nuit sans dormir, essayant de monter dans un camion, devenaient très agressifs et l’étaient aussi dans le camp. Il y a beaucoup d’histoires de mauvais traitements d’enfants et de femmes, de luttes internes à cause de la vie qu’ils mènent, la vie les met sous tension permanente.

P.- En ce moment même. Que se passe-t-il en ce moment ?

JPR. – Il n’y a pas de campement, il y a la forêt, il y a de nouvelles personnes, elles changent. Les gens qui savent comment ça fonctionnait sont ceux qui étaient là avant, mais avec les nouveaux, le même modèle se répète, ils font la même chose la nuit, et nous les voyons très agressifs dans la journée. Quand nous allons distribuer l’aide, nous devons être très prudents parmi les volontaires car il y a des agressions sur les volontaires, conséquence de la tension permanente dans laquelle ils vivent.

Sur 10 qui essaient, il y en a un qui réussit, les autres sont généralement arrêtés. Ils doivent être très chanceux parce que la police scanne actuellement les camions, il y a des chiens renifleurs… c’est comme du temps de l’Allemagne nazie pour traverser la frontière dans les années 40.

P.- Votre dernier voyage à Calais

JPR. – J’y suis allé avec mon fils Toby. Nous avons emporté 70 sacs de couchage 50 anoraks d’hiver et des aliments non périssables. Toby les a eus à son école, il a fait appel aux parents. Ils réagissent très bien.

Là, nous sommes arrivés dans les locaux de l’organisation anglaise avec laquelle nous avons collaboré, bien que je sois indépendant et que nous ayons commencé à travailler, je le fais en tant que secouriste.

P.- Mais comment êtes-vous parvenus à faire ça ?

La suite de l‘histoire de Joaquín et de ses enfants, qui a commencé par le chemin de la solidarité, vous pouvez la lire dans la deuxième partie de cette conversation : ‘« L’aide aux réfugiés a changé nos vies », déclare Joaquín Pérez Riquelme’

Catégories: Droits humains, International, Interviews
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