Vietnam : Le tourisme de masse facteur de déshumanisation ?

03.11.2018 - Bruxelles - Jennifer Saban

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Vietnam : Le tourisme de masse facteur de déshumanisation ?
Image : capture écran site vol temps réel

Prévision du déplacement touristique au niveau mondial

D’ici 2020, l’organisation mondiale du tourisme prévoit une augmentation de déplacement touristique qui atteindra 1,6 milliard de personnes dont plus de 400 millions en Asie.

Ce phénomène est mondial et je pourrais vous présenter de nombreuses villes qui en sont victimes . Cependant, je m’attarderai sur quelques-unes pour cet article et sur les touristes européens exclusivement. Il est certain qu’en Asie certains touristes chinois et coréens jouent un énorme rôle dans cette déshumanisation, par ailleurs ne connaissant pas les réalités de vie de ces deux pays, je développerai mon analyse sur le touriste européen.

Je vous propose de commencer par une petite introduction historique de la naissance du tourisme en Europe

Au début du 18ème siècle les initiateurs de cette mouvance touristique furent les élites anglaises avec leur tour d’Europe. Thomas Cook fut la première agence touristique en 1841.

Ce n’est qu’en 1936 que les classes ouvrières ont leurs premiers congés payés en France et ce temps libre leur permettra de découvrir d’autres lieux en France qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de voir tel que le littoral.

Cependant ce n’est que dans les années 50 que certains citoyens de la classe moyenne commencent à voyager en France et à partir des années 70 dans d’autres pays européens.

Le tourisme se développe et devient un produit de consommation comme un autre pour les citoyens. En parallèle les classes élitistes investissent à long terme dans ces nouvelles industries.

En effet le tourisme devient la première activité économique mondiale devant le pétrole et l’automobile. Ils emploient 200 millions de personnes, soit 8 % de l’emploi mondial.

Quelles peuvent être les motivations d’un tel tourisme et les impacts?

Ce tourisme existe car les personnes fuient une réalité de vie qui ne leur convient plus pour aller à la recherche d’un monde fantasmé d’exotisme et de dépaysement le temps de quelques jours. Cependant l’industrie touristique qui a su profiter de cette détresse humaine ne cesse de détruire ces pays préservés ! Elle privatise tout un tas de lieux en prétextant que c’est pour préserver ces espaces.

Ah bon ? Qui mieux que les personnes vivant sur leur terre peuvent préserver les lieux ?

De plus, des institutions comme l’UNESCO privatisent des lieux, rendent leur accès payant et ne prend absolument pas soin de ces espaces. En effet, d’après quelques témoignages récolté lors de mes voyages, ce sont les états qui se chargent de maintenir les sites en bon état. Face à ces incohérences, nous pouvons entendre des arguments tels que : « grâce à l’Unesco les bénéfices du pays augmentent ! ». Sauf que les bénéfices reçus par l’Unesco ne sont aucunement réinvestis dans l’économie locale.

D’autres évoqueront que sans le tourisme ces personnes-là n’auront plus de revenu et l’économie locale sera en perte.

Pourtant, l’exemple de la commune d’Oaxaca au Mexique a prouvé le contraire en 2006 et les initiatives d’autres villes du monde depuis quelques années le prouvent aussi.[1]

Demandez-vous quels sont les plus grands investisseurs et à qui profite réellement le bénéfice financier lié au tourisme. Lorsqu’un développement économique d’une ville, voire d’un pays, se limite essentiellement au tourisme, cela ne rend-il pas tout un pays dépendant des investisseurs étrangers au détriment de projets locaux ?

Un petit aperçu de la dynamique commerciale de la ville de Sa Pa au Vietnam

Lors de mon voyage, ce que j’ai observé à Sa Pa au niveau du tourisme de masse fut un réel choc. La ville de Sa Pa est vendue comme un lieu de sérénité, d’authenticité et de découverte d’ethnie du Vietnam. Sauf qu’une fois sur place, vous pouvez observer que cette offre a eu plusieurs impacts négatifs pour les personnes vivant à Sa Pa. En effet, d’importants investissements hôteliers font leur apparition dans la ville et laissent apparaître des chantiers de grande ampleur. De plus, l’importance de la demande a fait qu’une autoroute a été crée entre Hanoï et Sa pa afin de faciliter l’accès au tourisme. Aussi, la proximité géographique entre la Chine et Sa Pa de par leur frontière commune implique une occupation de commerçant chinois à Sa Pa. Ceux-ci vendent des articles tels que des sacs à dos de voyage, des chaussures et autres accessoires… qui désavantagent fortement le commerce local. Certains commerçants français contribuent également à cette exploitation commerciale en vendant des confections locales à des prix onéreux aux touristes.

Cela ne laisse-t-il pas apparaître une exploitation de la production locale aux bénéfices d’expatriés ?

En effet, certains petits commerçants de Sa Pa en sont réduits à une certaine mendicité pour essayer de vendre leur création. La concurrence est trop importante pour leur permettre de développer leur économie. Aussi, il fut interpellant de remarquer les commentaires de certains touristes à la vue du téléphone portable que possédaient certains locaux ! À savoir qu’il était surprenant que ces ethnies possèdent de tel outil de communication.

Certaines croyances et attitudes restent encrées chez les descendants de pays colonisateurs européens.

« Devant ces authentiques « bon sauvages », le touriste est-il censé s’émouvoir comme le parisien ou le belge de l’exposition coloniale l’a fait devant les zoos humains ? »

Vous me direz comment peut-on accepter ce type de situation?

« Lorsque le monde professionnel crée des manques, les professionnels du tourisme s’empressent de les combler ! »

Avec ces investissements de promoteurs et de certains publics qui bien souvent appartiennent à une élite socio-économique, il devient difficile pour les habitants de continuer à habiter librement leur pays. Aussi, la privatisation de terrains qui était synonyme d’autonomie financière pour les citoyens, les met dans une dépendance industrielle et alimentaire de multinationales.

Il devient difficile de s’opposer à cette dynamique. En effet, « l’image dominante veut que moins une ville compte de paysans plus une société est développée. Autrement dit, moins ils restent de producteurs indépendants (considérés comme primitifs) et plus la masse des travailleurs est intégrée (salariés) dans la production industrielle, plus la société touche à la perfection. »

Là où les agriculteurs vivent en complété autonomie, et dans une autosuffisance, les élites s’empressent d’investir et de les destituer de leur bien pour les rendre dépendants du système industriel. Ces investisseurs peuvent compter sur la collaboration des systèmes démocratiques qui vendent des idées d’une liberté cadenassée. Les agriculteurs avaient bien compris qu’on ne peut vivre en liberté qu’à partir du moment où on a une autonomie financière et alimentaire.

Il est vrai que lorsque l’on observe cette évolution dans certaines villes et notamment à Bruxelles, on se rend bien vite compte que les élites ont repris ce marché du bio, il suffit de regarder les prix de vente pour confirmer cette dynamique. Hors qu’initialement, la qualité des produits était garantie par les agriculteurs au plus grand nombre de citoyens.

Un réel paradoxe lorsqu’on observe que certains citoyens urbains ou ruraux, agriculteurs d’autrefois se résignent à acheter des produits bio hors prix qui sont créés sur des terrains qui initialement leur appartenaient !

« Le système capitaliste a cela de génial qu’il réussit trop bien à faire passer ce qui est utile à son propre développement pour du savoir-vivre et du bon sens voire de la solidarité, mais l’élite elle, saura toujours s’aménager un petit coin tranquille, loin des nuisances générées par le système qui l’a nourrit » Pierre Vissler.

La folklorisation des peuples vietnamiens

Devons-nous au vu des conséquences excuser ou justifier la passivité humaine face à la folklorisation des peuples vietnamiens ?

Lors des mes visites dans différentes villes de Vietnam, j’ai observé une certaine folklorisation des peuples vietnamiens et surtout une déshumanisation de la part de certains touristes utilisant leur matériel photographique de manière abusive.

Aussi, il est déconcertant d’observer le rapport de fascination-répulsion pour les locaux vietnamiens.

Les exploitants détruisent l’environnement de vie des ethnies vietnamiennes de SAPA.

Le paradoxe est que c’est la découverte d’un environnement naturelle qui attire les touristes occidentaux faute d’en avoir dans leurs lieux de vie. Ils se retrouvent à étouffer dans leur société occidentale bétonnée. Ces demandes d’authenticité créent de plus en plus d’offre. Certains veulent séjourner dans une certaine authenticité chez l’habitant, d’autres être servi du matin au soir avec une attitude bienveillante des locaux qui répond à tous leurs caprices !

Cependant cette réalité qu’il désire et s’invente est fictive.

Cela crée une folklorisation forcée pour répondre au mieux aux exigences du touriste.

Face à cette non-satisfaction personnelle, certains se permettront d’évoquer des jugements de valeurs remplies de stéréotypes, d’autres assoiront leur « supériorité culturelle » par des propos humiliants et racistes véhiculés au quotidien ou appris lors de berceuses grâce aux récits de Tintin au Vietnam ou d’autres ouvrages de missionnaires créés pendant la période coloniale. Ils sont en demande d’une réalité fantasmée. Ils voudraient qu’eux progressent et que les autres sociétés n’aient pas les mêmes privilèges qu’eux et surtout qu’ils soient pas plus avant-gardistes que l’Occident !

Ils veulent que ces citoyens correspondent à leurs images d’êtres sous-développés « incontournable mission civilisatrice de l’Occident » !

Lorsqu’on évoque de tels propos, certains se plaisent à évoquer que leurs pays étaient certes responsables de certains abus mais non coupables des conséquences à long terme.

Serait-ce une tentative de se déresponsabiliser face aux réalités qui dérangent?

La question se pose alors, de quelle manière peuvent-ils contourner ce type de révélation?

Et pourquoi ne pas créer des nouveaux concepts ? Le tourisme caritatif, la coopération au développement.

Belle idée que ces nouvelles créations qui nourriront un impérialisme et un patriarcat en toute bonne conscience : La déshumanisation à son paroxysme.

Dévaloriser un peuple pour créer un besoin qui nécessite des actions charitables. Comment être la cause d’une problématique et la solution en même temps ?

Ce tourisme caritatif sédentarise, humilie, abuse de certains citoyens sans qu’il ne soit nullement inquiété ni sanctionné. Nous pouvons évoquer quelques abus d’ONG telle que Terre des Hommes, Holt, Oxfam, Médecins du Monde…

Quel début de solution pouvons-nous amener face à ces abus ?

Arrêtez de faire des dons aux ONG impliquées dans ces abus.

Améliorer son lieu de vie et son développement personnel afin d’éviter de déposer ses frustrations auprès d’autres pays.

Prendre connaissance des différentes réalités d’un pays et cesser de vous limiter à l’histoire unique de la culture dominante des agences touristiques.

Informez-vous sur les mouvements anti-tourisme de masse dans le pays où vous comptez vous rendre.

Lors de mes différents voyages, j’ai eu l’occasion de m’arrêter le temps de quelques jours dans les villes que certains aiment appeler les villes touristiques. Il est interpellant d’entendre certaines personnes de catégorie socio-économique aisées vous questionnez sur les différents lieux que vous avez faits lors de vos voyages et d’exprimer l’instant d’après que ces villes sont touristiques et ne reflètent pas « le vrai pays » ?

Pourtant ces mêmes personnes se permettent d’investir dans ces lieux touristique qu’ils critiquent et participent à long terme aux effets destructeurs que le tourisme de masse provoque !

Devons-nous considérer des villes telles que Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, Venise, Marrakech,

SaPa, Phu Quoc, Malaka comme ne faisant plus partie de leur pays ?

Quels sont les facteurs qui les destituent de leur appartenance au pays ?

Quand les masques tombent dans l’avion lors du retour à la réalité

Le tourisme au Vietnam ou ailleurs est pour certains, synonyme de richesse qu’ils doivent étaler au plus grand nombre dès leur retour à domicile. Par contre, une fois sur le vol retour, les violences invisibles qui étaient perpétrées lors du séjour à l’encontre des habitants, deviennent tristement visibles.

J’ai été frappé d’observer l’attitude méprisante et violente que certains touristes français et anglais ont pu avoir à l’égard d’une personne de culture vietnamienne dans l’avion.

Cette croyance de l’européen dominant sur le reste du monde est encore fort encrée chez certaines personnes ! De ce fait, il est inconcevable pour ce type de personne que les Vietnamiens aient les mêmes privilèges ou plus de privilèges qu’eux !

Quand l’eurocentrisme se glisse dans votre bagage à main

Voyager avec un bagage rempli d’eurocentrisme exacerbé (absence de respect, d’adaptation aux pays, dégradation de l’environnement, privatisation d’espace public, esprit colonial…), mériterait une fouille approfondie et l’interdiction d’embarquer avec ce bagage qui contribue et alimente un terrorisme culturel et émotionnel de grande échelle : Humiliation, dévalorisation, racisme structurel et post-colonialisme sont autant d’éléments qui mériteraient une interdiction d’embarquement vers la destination choisie !

Il serait peut-être temps d’améliorer nos environnements de vie au lieu d’espérer trouver mieux ailleurs et continuer à évacuer nos frustrations sur d’autres citoyens qui ne sont aucunement responsables de nos conditions de vie.

Si l’on éprouve le besoin de voyager loin, il serait intéressant de prendre le temps de le faire afin de vivre pleinement le voyage et ne plus avoir cette exigence du temps. Sauf que dans ce cas de figure nous parlons d’un autre mode de vie que peu de citoyens s’engagent à prendre.

Notes

[1] https://www.lesechos.fr/06/04/2018/LesEchosWeekEnd/00117-010-ECWE_6-villes-dressees-contre-le-tourisme-de-masse.htm

Catégories: Asie, Culture et Médias, International, Opinion
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