Essaouira : Quand le tourisme de masse nourrit la privatisation

28.11.2018 - Jennifer Saban

Essaouira : Quand le tourisme de masse nourrit la privatisation
Crédit images : Karema Menassar

À quel moment débute le voyage ?

Dès la descente de l’avion certains sont déjà debout à se précipiter pour prendre les bagages alors que l’avion n’est même pas encore stabilisé. Ensuite, ils se retrouvent à faire la file pour passer la douane et s’empressent de commenter, critiquer la lenteur du service. Ils essayent tant bien que mal de rentabiliser leur temps d’attente en tirant quelques photos de l’aéroport. D’autres utiliseront ce temps pour évoquer le programme du séjour et conseiller certaines personnes rencontrées dans la file en se vantant d’avoir fait le tour du Maroc avec une approche et un regard d’eurocentriste confirmé.

Vous rencontrerez dans les rues d’Essaouira des discours réprobateurs, moralisateurs sur les us et coutumes.

Dès le lever du soleil, vous pouvez assister à la marée haute des touristes qui investissent le port et les places d’Essaouira munis de leur appareil photo et de leur phare : « le guide touristique ».

Il y a de toutes sortes de guides : ceux qui éclairent plus d’une vingtaine de personnes, d’autres dédiés à des groupes plus restreints et ceux qui choisissent de privatiser le phare pour leurs propres besoins.

L’intention reste-t-elle la même, l’éclairage raconte-t-il une histoire uniforme de la ville d’Essaouira ?

Il est bon de rappeler que : « l’Histoire n’est pas racontée par ceux qui n’ont rien fait. »

 Qui se cache derrière cette privatisation ?

Plus de la moitié de la ville d’Essaouira est occupée par des investisseurs français, les terres sont privatisés et occupées pendant que les citoyens marocains sont relégués dans des secteurs tertiaires. Ils subviennent à leurs besoins en vendant leurs marchandises, sauf que les propriétaires des magasins sont des investisseurs étrangers ! Les propriétaires agricoles sont étrangers, ce qui signifie que tout gain obtenu retournera au final dans le portefeuille des investisseurs !

Le secteur tertiaire à été créé pour destituer les propriétaires agricoles de leur autonomie financière.

La suprématie blanche est toujours en place, seuls les mécanismes d’instauration se sont modifiés.

Heureusement, les esprits libres des pécheurs d’Essaouira ont été préservés de cette colonisation des esprits ! Ils préservent leur autonomie financière et culturelle.

Pourtant, je pressens un changement dans cette ville et une hiérarchie culturelle omniprésente qui est tristement acceptée avec un certain fatalisme de la population locale.

Cette croyance que les citoyens de culture marocaine sont incapables de créer, mener à bien un projet sans être assisté par les Français est déconcertant.

Quel rôle joue la principauté face à cette réalité ? Croit-elle en la jeunesse marocaine ?

Un pays est-il réellement indépendant lorsque des investisseurs étrangers renforcent un assistanat et une dépendance économique d’un pays ?

De l’Europe à l’Afrique le constat est similaire. Les gouvernements laissent peu de place à la créativité, l’innovation de la jeunesse qui a toutes les capacités d’améliorer et changer les systèmes sociétaux. Ils préfèrent maintenir des dynamiques sociétales figées. Cela permet à certaines idéologies de continuer à nourrir des croyances extrêmes qui divisent les peuples et permet de maintenir des jeux de pouvoir.

Il suffit d’observer l’idéologie suprémaciste blanche d’extrême droite. Ils ont tissé leur toile à travers le monde depuis une soixantaine d’années sans être inquiétés par qui que ce soit.

Comment cela a-t-il pu se réaliser ?

L’Histoire s’en est chargée en toute simplicité. Le système éducatif a été son partenaire d’excellence.

Il a suffi de faire croire qu’un système de pensée, une idéologie réfléchie et mise en place par des visionnaires avait été vaincu par une simple guerre.

Vous êtes vous déjà demandé que se passait-il au même moment dans les colonies européennes ?

Celles-ci ont été des lieux de refuge et de retraite jusqu’à nos jours.

En effet, combien de terroristes du régime nazi ont été arrêté à la fin de la guerre ?

Exemple : Selon un témoignage récolté au Maroc, plus de 40% de la population à Marrakech sont des résidents français qui votent pour l’extrême droite.

Que faire face à une telle occupation ?

Face à ces incohérences et ces injustices, il existe des lieux qui permettent de se recentrer et d’être à l’écoute de soi et de l’univers et de se réconcilier avec l’être qu’on est : l’Océan.

Il existe aussi au détour de petite ruelles, des places qui rassemblent, réconcilient, qui laissent place à des discussions, des rencontres là où le temps s’arrête pour permettre de percevoir la prochaine âme qui illuminera votre journée.

Vous rencontrerez aussi des âmes en errances qui vous conteront leur histoire avec parfois un sentiment partagé entre nostalgie et tristesse d’un monde en perdition qui laisse place à une déshumanisation grandissante.

Parfois le temps d’un weekend, les places s’animent, des festivals prennent place. Alors vous prenez le temps de découvrir l’intention des organisateurs lors de discussion et vous découvrez que certains espaces publics se privatisent, le temps d’un événement où le public est exclusivement élitiste. À cet instant, je me remémore cette phrase d’une femme rencontrée à Bruxelles qui m’évoqua que les villes du Salvador de Bahia et de Rio de Janeiro n’étaient pas le vrai Brésil. Propos qui m’avait fortement dérangé et qui m’était incompréhensible.

Cependant, en découvrant une partie d’Essaouira, je me rendais compte que cette ville était occupée de moitié par des investisseurs français. Serait-ce de cela que la jeune femme me parla lors de notre rencontre à Bruxelles ? Au vu de cette réalité, se permettrait-elle d’évoquer qu’Essaouira n’est pas le vrai Maroc ?

À votre avis, a qui profite réellement le tourisme de masse ?

Les investisseurs rachètent les terres et relèguent les citoyens marocains dans les secteurs tertiaires et les rendent dépendant d’investisseurs étrangers.

Bienvenue dans la privatisation des terres agricoles du Maghreb !

Il est temps de continuer le voyage et de prendre la route direction Marrakech

Dès les premières minutes, l’écho de propos racistes, xénophobes, homophobes vient se déposer sur chaque paysage et personnes perçues sur le chemin.

L’aliénation et la colonisation de l’esprit se révèle sous son plus beau jour.

Le manque de respect et l’attitude déshumanisante prennent place.

J’ai longtemps hésité sur la mise en avant ou pas de cet événement et des propos :

Voici un aperçu des propos tenu par un couple franco-marocain lors du trajet :

Ah, ils ont des toboggans au Maroc, ils auraient quand même pu faire mieux.

Les Marocains viennent en France car ils ne savent plus s’alimenter au Maroc, ni travailler et en plus de ça, ils ne savent même pas se débrouiller seuls en France.

Quand soudain un magnifique paysage défile, apparaissent des murs de pierre encerclant les terres agricoles, son compagnon lui exprime le travail que cela nécessite car les agriculteurs n’utilisent pas de ciment pour ériger les murs et posent pierre par pierre.

La réponse de la dame fut : et bien oui, ils n’ont quand même que ça à faire !

Je vous passe les autres propos humiliants, déshumanisants, tenues à l’égard des citoyens marocains.

Ensuite, des propos tout aussi déshumanisants ont été tenus à l’encontre des personnes homosexuelles.

Je cite : Je me demande comment ils ou elles font pour résider dans les hôtels car il faut montrer le certificat de mariage, cela doit être plus facile pour les filles qui peuvent se faire passer pour des copines, par contre les garçons cela doit être plus dure.

Que faire face a ce type de propos et d’attitude ?

J’aurais pu me retourner et lui évoquer quelques points :

Les citoyens marocains subissent certaines problématiques alimentaires et professionnelles pour plusieurs raisons :

– La privatisation des terres agricoles au Maroc par des investisseurs étrangers.

– L’investissement dans l’immobilier et le secteur tertiaire par des investisseurs français et chinois.

– Certaines villes telles qu’Essaouira et Marrakech sont occupés de moitié par des Français. Ces investisseurs achètent et occupent les terres agricoles, les hôtels, les habitations et relèguent les citoyens marocains dans des secteurs moins lucratifs.

De plus, en analysant la dynamique socio-économique, les citoyens marocains qui sont dans les secteurs tertiaires sont rarement propriétaires et se retrouvent locataires. Ce qui signifie que leur revenu est constamment réinjecté dans le capital des investisseurs, il en va de même pour le domaine agricole.

J’aurais aussi pu leur évoquer que les personnes homosexuelles ne se préoccupent pas des couples hétéros non mariés qui réservent deux chambres d’hôtel et terminent leur soirée voire leur nuit dans une seule chambre.

J’aurais pu lui évoquer aussi que lorsqu’il s’agit d’abus d’enfant dans les hôtels par des touristes français au Maroc ou dans d’autres régions du monde, personne ne s’en soucie. Ou bien de certaines femmes françaises qui abusent de la faiblesse et de la détresse de jeunes marocains en les humiliant en permanence afin de renforcer leur sentiment de supériorité culturel !

Puis, je me suis dit qu’un discours plus concis tel que :

Madame, je voulais vous remercier de m’avoir donné du contenu pour mon article.

Monsieur, je voulais vous évoquer l’admiration que j’ai face à votre capacité à accueillir et à collaborer face à des propos aussi irrespectueux et déshumanisants concernant votre propre culture !

Puis je suis descendue du car et je me suis demandé quel allait être mon choix ?

J’ai pris mon sac à dos et j’ai continué mon voyage en économisant mon énergie pour aller à la rencontre de personnes bienveillantes.

Il m’a fallu décharger toute l’énergie négative que ces deux personnes avaient manifestée tout au long du trajet. Ce qui me laisse penser que la prochaine fois que je serai confronté à ce type de personnalité, je prendrai le temps de leur remettre ce qui leur appartient.

Dernière étape du voyage

Arrivée dans la zone touristique d’Agadir et le sentiment d’avoir quitté le Maroc. Énergie négative, clivage sociale, présence d’étrangers irrespectueux. Une fois ce brouillard dissipé apparaît le long de la promenade des familles marocaines qui profitent de leur weekend pour créer des souvenirs le temps d’une promenade le long de la mer. À ce moment là, je prends le temps d’observer et je réalise que le mois d’Octobre est celui où les Souss d’Agadir peuvent enfin profiter de leur ville en toute sérénité loin de la cohue des touristes qui envahissent la ville de Juillet à Septembre et cela dans la plus grande indifférence des cultures locales.

Vous entendrez ce discours à Agadir, Agrigente, Essaouira, Alicante, Venise, Imbassai et bien d’autres villes qui là où la plupart des citoyens attendent impatiemment les vacances d’été pour profiter d’un échantillon de liberté le temps de quelques jours de vacances, d’autres attendront impatiemment le début de l’automne pour apercevoir à nouveau leurs reflets dans l’Océan.

Catégories: Afrique, Culture et Médias, Opinion
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