Jorge Glas : « L’Equateur a été remis en gage aux élites »

11.02.2018 - Quito, Equateur - Redacción Argentina

Cet article est aussi disponible en: Espagnol, Italien

Jorge Glas : « L’Equateur a été remis en gage aux élites »
(Crédit image : Andes/César Muñoz)

Par Cynthia García pour El Cohete a la Luna  (la fusée dans la lune)

Avec le pays sous le regard du système interaméricain des droits de l’homme, l’ex vice président destitué, Jorge Glas parle depuis la prison.

L’Equateur traverse une situation de risque institutionnel. Le référendum populaire proposé par le président Lenin Moreno et ratifié par le vote de dimanche dernier modifiera les aspects substantiels de la constitution nationale mais il fut sévèrement critiqué par l’organisation des États américains (OEA). Les observateurs de l’organisme ont présenté un rapport critique qui pose question avant tout sur l’absence de contrôle constitutionnel comme condition préalable à la réalisation du référendum.

La commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), a mis en garde contre des considérations sérieuses concernant le retrait des conseillers lors de la participation citoyenne. C’est ce qui établit la réforme obtenue à partir des réponses à la question 3 du référendum : elle donne au président Moreno l’habilitation pour le contrôle de la justice et des organismes de contrôle. La situation a pris une telle ampleur que la CIDH a porté l’affaire devant la Cour interaméricaine. Pendant ce temps, le gouvernement de Lenin Moreno a ratifié le référendum, interrogé la CIDH et demandé un entretien avec l‘ambassadeur de l’OEA en Équateur.

Le poids de la personnalité de Correa et l’avenir de son avenir n’est pas un problème en Équateur seulement. Le scénario a été suivi de près sur les premières pages des journaux comme le New York Times, le Miami Herald ou El Pais en Espagne, qui publièrent des colonnes d’articles durant toute la semaine dans lesquelles ils se demandaient si Correa est ou non politiquement mort. Dans cet ordre d’idée, le journal El Expreso de Guayaquil titra le lundi suivant « L’Équateur enterre Correa et s’arme contre la corruption ».

Pendant ce temps, quelque chose se passe dans les rues. Quelque chose de semblable à une réaction commence et à la clôture de cette édition, il y a eu une route coupée et une manifestation à Manabi dans l’ouest du pays, épicentre du tremblement de terre de 2016, et à Guayas, la province de la côte Pacifique. Les contestations ont différentes causes : dans un cas  parce que le budget pour les réparations dues au tremblement de terre n’est pas arrivé, et dans un autre pour un conflit lié à la culture du riz. Mais les analystes locaux expliquent que ce sont les premières contestations contre les politiques de Lenin Moreno et pensent que sans doute aucun, elles sont liées au résultat du référendum et à la critique des organismes internationaux.

Correa est déjà arrivé en Belgique. Et de là-bas il dénonce les violations à l’état de droit et met en évidence un système de persécution politique qui en réalité a commencé avec la détention arbitraire du vice président Jorge Glas, et une condamnation subséquente à 6 ans pour association illicite emplie d’irrégularités et d’affectations au processus adéquat.

Jorge Glas a 48 ans, il fut vice président élu le 2 avril en tandem avec Lenin Moreno, mais il est prisonnier depuis le 2 octobre, accusé de faire partie d’une association illégale pour les contrats passés avec l’entreprise Odebrecht en Équateur. Outre sa famille, la défense, et l’ancien président Correa, des experts en droit pénal mettent en garde contre de graves irrégularités envers les garanties constitutionnelles du droit pénal. Ils signalent que ces violations le placent en situation d’incompétence et que si les instances d’appel de la Cour de justice de l’Équateur n’avancent pas, l’affaire entrera également dans le domaine du système interaméricain des droits de l’homme.

Ce journaliste a pu obtenir une interview avec Jorge Glas par le biais d’un questionnaire écrit, car le ministre de la justice interdit la réalisation de reportages. « Ils restreignent mes entretiens. J’ai adressé un courrier de demande aux autorités en disant que le fait de m’exprimer publiquement n’est pas un privilège. C’est un droit à la liberté d’expression. Ils ne m’ont jamais répondu », affirme celui qui est détenu à la prison 4 d’El Condado, un quartier central de Quito.

Glas partage la prison avec d’autres détenus politiques et des militaires accusés en général pour des délits de corruption et de narcotrafic. Chaque mois et demi il peut rencontrer ses deux fils âgés de 9 et 15 ans. Lui et sa famille connaissent des difficultés économiques. Ils ont demandé un prêt pour financer l’avance de la défense. « Les frais judiciaires excèdent mon patrimoine – écrit il. Nous avons deux hypothèques. Avec l’aide de la famille et des amis, nous sommes en train de payer les avocats ».

Pourquoi êtes-vous emprisonné pour corruption ?

Parce que c’est tout un montage ! Jamais je n’ai pensé terminer en prison pour corruption. Nous avons toujours vécu de notre salaire. Je peux justifier tout mon patrimoine. Ils ont fait deux audits, chaque centime fut vérifié sans aucune observation.

Vous êtes incarcéré pour le scandale d’Obrecht.

J’ai expulsé Odebrecht d’Équateur en 2008. J’ai flanqué Marcelo Odebrecht à la porte de mon bureau. C’était la décision finale après des échecs répétés dans une usine hydroélectrique de San Francisco. De graves erreurs. Avec l’expulsion, 800 millions de dollars en contrats leur ont été enlevés.

Quelle était votre responsabilité en tant que fonctionnaire ?

J’étais ministre coordinateur de secteurs stratégiques et de production. Je n’ai participé à aucun processus d’appel d’offres ni de recrutement. Ce qui est pervers à ce sujet c’est de mélanger des vérités et des mensonges. De la corruption il y en eu, c’est certain. Mais j’ai été celui qui au début a demandé au procureur d’enquêter d’après le rapport du Département d’État Nord américain qui compromettait notre pays sur ce sujet. Si je n’avais pas été vice président de la république, je ne serais pas là.

Qui est Lenin Moreno ?

Il y a une anecdote qui le décrit : face aux rumeurs médiatiques disant que je garderais la présidence au cas où il en serait empêché pour raison de santé, je lui ai écrit un mail lui disant de me faire confiance, que je provoquerais immédiatement des élections quelles que soient les circonstances et je n’allais pas assumer le pouvoir en cas d’absence, que j’étais loyal. Il ne m’a jamais répondu. En août dernier Lenin a lancé sur une chaîne nationale un aperçu distordu des chiffres macroéconomiques. Il dresse une situation de surendettement. Il a transformé les chiffres positifs en négatifs à seule fin de nous traiter de voleurs, et dire que le Corréisme avait pillé. C’était une énormité. Nous avons pensé que c’était une incompétence, par la suite nous avons su qu’il s’agissait d’un plan. Je n’ai pas été un candidat imposé. Rafael Correa ne me l’a pas demandé, et je ne voulais pas être candidat à la vice présidence. J’étais à Manabi lorsque Lenin Moreno m’a appelé pour me dire qu’il a avait besoin de moi et qu’il n’acceptait aucun refus. J’ai commis l’erreur de lui dire oui. Il m’a utilisé pour gagner. Je suis ingénieur, pas astrologue. Comment aurais-je pu imaginer qu’ils allaient échafauder une montagne de corruption. Moreno c’est la contre révolution dans toute l’envergure du terme.

Pour qui gouverne Lenin Moreno?

Ils augmentent les impôts, réduisent les droits du travail, donnent le contrôle de l’énergie à la famille Bucaram. C’est Moreno, plus les médias, plus la banque. Avec une question (du référendum) ils éliminent Rafael Correa et avec l’autre Jorge Glas. (NdR : il fait référence aux questions 1 et 2 du référendum populaire du 4 février). La première interdit la nomination politique de ceux qui ont subi une condamnation pour corruption, la seconde empêche la réélection de Rafael Correa. C’est le retour à l’état caution, livré en gage aux élites. Moi je suis ici dedans et je m’informe. Les travailleurs m’ont confié des lettres racontant les hypocrisies sur les droits. Tous les dimanches ils viennent avec un mégaphone. Ils me laissent des mots, me chantent des sérénades.

Pourquoi vous ont-ils condamné ?

Considérez que le procès n’a pas eu lieu, il est plein de graves irrégularités. Les juges ont fait une interprétation arbitraire du principe d’une loi pénale plus clémente, et ont accentué la désignation de l’infraction et les fourchettes de peines pour que je ne puisse être libéré. La prise illégale d’intérêts en association est la façon de condamner sans preuves.

Êtes-vous un prisonnier politique ?

Évidemment. La Constitution ne prévoit pas l’abandon de la charge de l’ex vice président, ils m’ont destitué par décret. J’ai demandé un procès politique qui n’a pas été accordé. J’aurais pu me défendre.

J’ai été victime d’un assassinat médiatique. J’ai demandé moi-même la mise en accusation car je n’avais rien à cacher. Je n’ai consulté personne. J’ai fait une déclaration orale lors du procès, durant neuf heures, entre quatre murs, sans possibilité que ce soit transmis à la télévision. Je suis un prisonnier politique du gouvernement de Lenin Moreno.

Pourquoi un tel silence politique en ce qui concerne votre détention ?

Parce que de nombreux dirigeants politiques de Alianza Pais [N.d.R. Le mouvement Alianza País (« Alliance pays ») est une coalition politique équatorienne dirigée par Lenín Moreno.] ont troqué leur conscience contre un plat de lentilles, mais la Révolution n’est pas morte chez le peuple. J’avoue que j’ai toujours eu peur des paresseux qui, face à quelque danger que ce soit, sont capables de commettre n’importe quelle vilenie sans le moindre scrupule. Je ne regrette pas d’avoir fait partie du processus de réparation historique dans ce pays. Nous avons fait en dix ans ce qui en aurait pris soixante à d’autres. Il nous a manqué une construction de base politique mais le temps nous a manqué. Le coût en fut excessivement élevé. Jamais je n’ai pensé que cela allait mener ma famille à la disgrâce. Ils ont cru que tout ça c’était juste Glas, mais ça va être contre tout le monde.

Est-ce qu’ils vous ont brisé ?

Je crois que ça manque encore.

Vous regrettez quelque chose?

J’avais confiance dans la méthode. Cela oui je le regrette.

 

Traduction de l’espagnol de Ginette Baudelet.

Catégories: Amérique du Sud, Droits humains, Interviews, Politique
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