Président de la République de l’Equateur du 15 janvier 2007 au 24 mai 2017, Rafael Correa vit aujourd’hui en Belgique [Interview réalisée en octobre 2017]. C’est à Bruxelles qu’il nous a chaleureusement reçu. Il a pris le temps de partager son expérience révolutionnaire, de faire part de son point de vue sur la situation économique actuelle, tant en Amérique Latine qu’en Europe, et sur ce qui se passe au Venezuela. Nous avons aussi parlé de la lutte de Milagro Sala en Argentine dans le contexte des injustices d’un système politique de droite, essentiellement voué à la défense du capitalisme.

NB : Les vidéos (en espagnol) se trouvent à la fin du texte. 

 

P. : Rafael Correa, ex-président de l’Équateur, au nom de Pressenza, Agence Internationale de nouvelles pour la Paix et la Nonviolence, nous vous remercions de prendre le temps de répondre à nos questions. Durant les dix années de votre mandat, des changements ont eu lieu : un accès à l’éducation pour tous, une réduction de la pauvreté, une loi sur les médias. Quels changements ont été importants pour vous ?

RC : Merci beaucoup pour cette interview, merci à vous Tatiana, à Pressenza. Je l’ai toujours dit, beaucoup de choses ont été obtenues au niveau matériel, par exemple, nous étions le pays avec le pire réseau routier de la région et nous avons maintenant le meilleur, des changements vraiment drastiques, nous importions de l’énergie et nous avons maintenant une souveraineté énergétique et nous exportons de l’énergie, une énergie propre, renouvelable, une énergie hydroélectrique ; nous avions un des pires systèmes éducatifs de la région et nous avons maintenant un de ceux qui, selon l’Unesco, progresse le plus rapidement.

Il y a des choses tangibles, visibles, mais peut-être le plus important, c’est que nous avons sorti 2 millions de personnes de la pauvreté, nous étions un des pays les plus inégalitaires qui soit et nous sommes maintenant, avec l’Uruguay, l’un des moins inégalitaires selon le Ciespal, en Amérique du sud, tout au moins. [NDT. Centre International d’Études Supérieures de Communication pour l’Amérique Latine, organisation internationale créée par l’UNESCO.​] Mais le plus important c’est peut-être ce qu’on ne peut pas mesurer, ce qui ne peut pas se toucher, c’est le changement d’attitude de l’Équatorien.

Quand je suis arrivé en 2007, c’est facile d’oublier, la mémoire est fragile, j’ai trouvé un pays détruit, immobilisé, déchiré par la migration après la terrible crise de 99, des familles séparées, des mères qui ne voyaient pas leurs enfants depuis 16 ou 18 ans. Si vous voulez, l’une des plus grandes satisfactions en tant que dirigeant, c’est que ce flux migratoire se soit inversé durant mon gouvernement. Avant, les gens quittaient le pays par tous les moyens, maintenant ils y reviennent parce qu’ils voient des opportunités, une justice, etc.

C’est donc ce changement d’attitude, dans la fierté d’être Équatorien. C’est comme si avant, on était un peuple avec la tête basse, convaincu par les médias, par l’élite, d’être les plus corrompus, les plus paresseux, les inutiles.

Aujourd’hui nous sommes fiers de ce qui a été accompli, il y a un changement fondamental d’attitude du peuple équatorien et probablement de ces intangibles, ce changement d’attitude, cette estime de soi retrouvée, c’est ce qu’il y a de plus important pour le développement.

Dans une chanson, Silvio Rodríguez dit : « Ceux qui n’ont rien veulent quelque chose et ceux qui ont quelque chose veulent encore plus ». Vous qui avez fait des choses pour faire reculer la pauvreté : comment serait-il possible de favoriser un changement de mentalité, afin que ceux qui sortent de la pauvreté deviennent des acteurs du changement social ?

Silvio Rodríguez, un ami cher que j’admire beaucoup. J’ai exprimé à Marseille que la gauche doit se remettre en question sinon, nous sommes victimes de notre propre succès. Nous avons sorti de la pauvreté 2 millions de personnes dans un pays qui en compte 16 millions, cela signifie une nouvelle classe moyenne, cinq cent mille familles environ d’une nouvelle classe moyenne, mais une classe moyenne qui n’a plus les attentes de la classe pauvre, que sont peut-être l’accès à l’éducation, à la santé. Elle souhaite maintenant avoir une voiture, ne plus percevoir un salaire de base mais un salaire substantiellement plus élevé, consommer plus. Cela profite à la droite, qui peut vendre ses chants de sirène, selon lesquels tout le monde peut avoir le style de vie de New York, et il se peut que cette nouvelle classe moyenne soit en train d’acheter ce discours, ce que nous appelons un peu techniquement, car nous avons étudié ce phénomène de la pauvreté, la prospérité objective et la pauvreté subjective.

Objectivement, ils sont beaucoup moins pauvres qu’avant, ils n’ont jamais été si prospères. Mais subjectivement, en fonction de ce à quoi ils aspirent maintenant, ils sont plus pauvres. Objectivement, on sait qu’ils vivent beaucoup mieux qu’avant, techniquement, ils sont sortis de la pauvreté, mais ils aspirent à beaucoup plus, un véhicule, peut-être une école privée pour leurs enfants, peut-être un voyage à l’étranger pour les vacances. Et donc ce qui manque à ces désirs, à ces aspirations subjectives, c’est beaucoup plus et ils se sentent subjectivement pauvres, et j’insiste sur le fait que ceci est un terreau fertile, une situation propice pour le discours de la droite et de la culture hégémonique transmise par les médias qui dit : « Eh bien, nous, nous pouvons vous donner ce que vous voulez », ce qui est impossible et même indésirable, les élites sont montrées en exemple, nous avons tout cela, avec nous, vous allez l’obtenir aussi et c’est ce que leur transmettent les médias, la culture hégémonique telle que définie par Gramsci, le célèbre marxiste italien. Il a déclaré que la culture hégémonique était de faire croire, dans ce cas aux pauvres, que les désirs, les intérêts des élites sont dans leur intérêt et donc les pauvres, cette nouvelle classe moyenne, agissent en fonction des intérêts de l’élite.

C’est quelque chose à quoi il faut penser, quelque chose qui doit être analysé. Vous voyez, nous avons fait beaucoup de choses, le changement en Équateur est historique, le monde entier le reconnaît, des études techniques, sérieuses, le reconnaissent.

Nous sommes le pays qui a le plus réduit la pauvreté, le plus réduit les inégalités dans la région. Maintenant, on nous reproche de ne pas avoir tout fait : premièrement, en dix ans on ne peut pas tout faire, et deuxièmement on nous critique même pour des choses dont il faudrait d’abord savoir si elles relèvent du rôle d’un dirigeant politique ou c’est peut-être plus le rôle du dirigeant spirituel que les gens n’aiment pas autant le matériel, qu’ils aiment plus le spirituel, bref jusqu’où doit aller le rôle d’un politique.

On avait un problème grave, la pauvreté généralisée, un pays sans emploi, détruit par la migration, tout ceci a été en grande partie surmonté, il reste beaucoup à faire, mais maintenant, nous sommes critiqués parce que cette classe moyenne que nous avons créée est matérialiste, consommatrice alors qu’elle devrait être spirituelle ; jusqu’où va le rôle d’un homme politique ? Mais c’est à la gauche d’analyser cela. Peut-être faut-il plus de discours, de formation, d’éducation, etc. Mais j’insiste sur le fait que beaucoup a été fait, et qu’on ne pouvait pas tout faire.

Quelle est votre lecture de la situation au Venezuela ?

Le Venezuela est un pays attaqué, des erreurs ont été commises comme en Équateur, mais peut-être avons-nous mieux géré certaines choses, on a tiré partie du changement de cycle économique.

L’Amérique Latine est une région qui dépend encore de ses matières premières. Il y a plus de deux ans, le prix des matières premières a chuté, nous sommes entrés dans un cycle de récession et ceci s’est répercuté forcément sur la politique. Lénine disait que la politique c’est de l’économie concentrée, donc la droite en a profité pour dire que c’était un échec et amplifier les contradictions d’un discours de gauche car ils ont généré un blocus économique, un boycott afin qu’il y ait plus de pénuries, pour que les gens soient plus mécontents ; nous devons comprendre que le Venezuela ne peut pas être analysé comme un pays de plus, comme une démocratie de plus. C’est un pays attaqué, une démocratie attaquée, agressée et ils doivent chercher tous les mécanismes pour se défendre.

Le Venezuela a été attaqué par les groupes économiques nationaux, il a été attaqué par les médias, il a été attaqué par les pays hégémoniques qui se placent en arbitres du bien et du mal et nous, nous soutenons que le problème vénézuélien devrait être résolu par les Vénézuéliens dans la paix et la démocratie. Ils sont en train de s’en sortir, mais laissez-les en paix. Laissez-les résoudre leurs propres problèmes. J’insiste pour dire qu’ils ont fait des erreurs comme nous en avons tous fait, mais ça c’est inévitable, ce serait hypocrite, ce serait faux de ne pas prendre en compte le niveau d’agression qu’ils ont subi ces dernières années.

Économie et Finances : Le sujet de la dollarisation et de l’euro

Nos indigènes surtout en Amazonie, sur les grandes rivières de l’Amazonie, mais aussi sur la côte, ont pensé à un piège en forme d’entonnoir pour capturer les poissons : le poisson pénètre à l’intérieur pour y chercher de la nourriture et ensuite il ne peut plus en sortir. L’économie c’est ça.

En économie, il y a des choses très faciles à faire et presque impossibles à défaire surtout en Amérique latine : c’est très facile de verser une allocation pour le gaz, mais essayer ensuite de l’enlever… c’est pratiquement impossible, et c’est ce qui se passe avec la dollarisation.

La dollarisation a été une erreur historique, ça s’est fait avec le discours de nos élites, c’était ce qui convenait au capital financier et c’était aussi le discours des bureaucraties internationales, du fonds monétaire, de la banque mondiale qui se sont enthousiasmés dans leur grande majorité, pas tous, leurs techniciens ont soutenu cette farce technique de la dollarisation ; mais en sortir générerait un chaos économique, social, politique, alors il faut vivre avec ce système en dollar, chercher des solutions, des alternatives de moyen et long terme.

Par exemple, mettre en place une monnaie régionale et encore plus avec un gouvernement comme le mien, avec un boycott permanent des groupes de pouvoir, des banques.

Essayer de sortir de la dollarisation aurait fait s’effondrer le pays à nouveau ; on peut atténuer la dollarisation comme je l’ai dit, avec certains moyens comme l’argent électronique qu’ils sont en train d’appliquer, comme le système de compensation pour le commerce international afin de ne pas utiliser de devise étrangère, minimiser l’usage de la devise étrangère et surtout avec un système plus ou moins garanti pour le secteur externe comme le marché des crédits carbone.

On donne 100 crédits carbone pour éliminer la contamination, l’entreprise qui a besoin de contaminer un peu plus achète ces crédits-carbone, mais elle va payer. On va chercher une technologie plus efficace et le niveau de contamination est contrôlé.

Je sais que cela est très discutable en ce qui concerne le charbon, c’est la nature, mais c’est applicable au secteur des exportations. Au lieu de donner aux exportateurs des devises quand ils font des exportations, on leur donne ces bons ou on les leur vend. Les importateurs doivent payer les taxes et droits de douane avec ces bons d’achat, mais il n’y a pas assez de bons pour toutes les taxes à payer, donc ils vont les vendre aux enchères et probablement cet exportateur les vend à environ 50%, avec cela les exportateurs gagnent, stimulent les exportations et on élève le prix de l’importation. C’est le même effet qu’une dévaluation d’une monnaie.

Alors avec ces accords on peut soutenir la dollarisation, mais si vous ne faites pas quelque chose au secteur d’exportations, la dollarisation n’est pas tenable à long terme. Ça a été la plus grande atrocité commise. J’ai aussi parlé là de la théorie des zones monétaires, je ne veux pas donner un cours d’économie, mais pour avoir la même monnaie qu’un autre pays on doit avoir les mêmes cycles économiques afin d’avoir ou la politique monétaire adéquate ou la parfaite mobilité de travail.

La meilleure union monétaire dans l’histoire de l’humanité c’est les États-Unis, si le Texas et l’Arizona ont la même monnaie, s’ils ont les mêmes cycles il n’y a pas de problème ; le cycle de récession fait augmenter le crédit, tandis que le cycle d’expansion le contracte, si une politique monétaire similaire s’applique, il n’y a pas de problème; s’ils ont des cycles différents, si l’Arizona est à la hausse, et le Texas est en récession, les Texans peuvent travailler en Arizona, là on peut disposer d’une monnaie commune. Mais dans notre cas, c’était une énormité absolue, nous n’avons pas de cycles communs avec les États-Unis, mais des cycles opposés et évidemment comme je le disais dans les conférences un peu ironiquement, la mobilité est bonne, si on veut traverser le Rio Bravo avec un coyote en risquant sa vie. Il y a une grande différence avec le cas européen, vous avez une monnaie commune, la Banque centrale européenne sait au moins où se trouve la Grèce.

Nous avons une monnaie étrangère, adoptée unilatéralement, la Réserve fédérale ne sait même pas où se trouve l’Équateur ; nous devons aller chercher les billets en avion, laisser les vieux billets des États-Unis et les changer pour de nouveaux, ce qui est coûteux.

À l’égard de l’Union monétaire européenne, j’ai déjà expliqué les principes pour avoir une monnaie commune, certains pays suivent ces principes, comme l’Allemagne, la France, la Belgique, la Hollande, pays de développement relativement élevé ; mais évidemment la Grèce c’est autre chose. Alors être entré dans une monnaie commune avec l’Allemagne, la différence de potentiel est énorme, la structure de l’économie est énorme et en conséquence les cycles économiques sont totalement différents, et la mobilité est une fantaisie, si quelqu’un perd son travail en Grèce et va travailler en Allemagne, il ne sera pas reçu à bras ouverts, sans problème culturel, sans problème de langue, etc.

Je crois que certains pays européens ne devraient pas faire partie de la zone monétaire, une explication est qu’il y avait déjà une très grande prédominance du deutschmark dans l’union monétaire ; la création de la zone monétaire c’est donc une façon de retirer cette hégémonie monétaire qu’avait l’Allemagne parce que, ce que faisait l’Allemagne était ce qui arrivait dans toute Europe, mais peut-être que cela n’a pas été la solution la plus appropriée ; alors la monnaie surtout pour des pays en voie de développement est un instrument clef de politique monétaire, de politique économique, parce que le talon d’Achille des pays en développement c’est leur secteur d’exportation et leur instrument principal pour qu’il y ait un secteur d’exportation, c’est l’évaluation et la dévaluation monétaire, et rentrer dans la même zone monétaire, c’est renoncer à cet instrument, et en plus c’est renoncer à l’instrument principal, qui est la coordination sociale.

Regardez le cas de l’Espagne, des gens sans maisons et des banques possédant des maisons, c’est une absurdité économique, s’il y avait eu une politique monétaire expansive pour accorder un crédit à ces gens, ils auraient acheté des maisons, car les gens avaient besoin de maisons, ils auraient eu des maisons, mais ne pas avoir cette politique ou cette désorganisation sociale c’est économiquement inefficace ; ainsi, le meilleur instrument d’une société s’appelle la monnaie, ce à quoi l’Europe a renoncé, ce à quoi l’Équateur a renoncé unilatéralement ; je crois qu’il faut réfléchir si tous les pays européens sont qualifiés pour une union monétaire en termes de bénéfices parce que les préjudices ont été beaucoup plus grands que les bénéfices.

En tant que président : pourriez-vous nous dire ce qui vous inspire ? Lesquelles de vos croyances  ont changé ?

Toute ma vie j’ai été un leader, maintenant on veut diaboliser le leadership, les legs sont bons dans des pays comme ceux de l’Amérique Latine, en voie de développement, sans des institutions établies, ils sont hautement désirables. Quel pays s’est développé sans un leadership ? Aux États-Unis : les pères fondateurs, et maintenant on veut diaboliser le leadership, c’est le discours des médiocres.

Depuis tout petit j’ai été leader, j’ai toujours été président de ma classe même lorsque je ne voulais pas l’être, croyez-moi c’est comme si l’on cherchait cela, inévitablement tôt ou tard cela finissait par se faire. Quand je suis venu ici [NDE. En Belgique] j’étais étudiant, ils m’ont élu représentant des étudiants étrangers, je ne le cherchais pas, mais peut-être la personnalité, la capacité de communiquer, le leader est celui qui a une influence sur les autres.

Il peut y avoir de bons leaders, pour servir les autres, et les mauvais leaders qui vont se servir des autres et influencer les autres ; depuis tout petit j’ai toujours été président de ma classe ou de mon école, de ma faculté, de tous les étudiants universitaires et un leader dit toujours qu’un jour il arrivera à être président de la république ; lorsqu’on se marie et l’on a des enfants les priorités changent, croyez-moi j’étais heureux de ma vie académique quand en 2005 un président néfaste a été changé, Lucio Gutiérrez, son vice-président assume la présidence et change ma vie parce que je conseillais gratuitement le vice-président, pour qui j’ai une haute estime, et je suis nommé ministre d’économie et des finances.

Ils m’ont viré au bout de 100 jours, j’ai renoncé, mais c’était à cause du boycott à mon encontre, j’avais la pression de la banque mondiale et du fonds monétaire. Mais les gens ont vu une nouvelle figure et une nouvelle façon de faire une politique économique, ils se sont rendu compte que ce qui se faisait depuis toujours pouvait changer, le pays venait d’être mis en pièces par une crise bancaire terrible et par la banque qui dominait tous les espaces publics, les médias, la politique, etc. Les gens ont vu qu’il y avait quelque chose de différent, qu’il existait de nouvelles gens. Cependant, après le ministère, j’ai voulu revenir à mon université. C’était un vendredi, les inscriptions étaient ouvertes, mes cours, comme toujours, étaient pleins, on commençait le lundi suivant et ils m’ont licencié en me disant que j’étais un homme politique, une grande hypocrisie, c’était une université privée très chère, de droite. Parce qu’il y avait d’autres ministres des finances qui étaient aussi professeurs mais eux étaient de droite, moi comme j’étais de gauche, j’étais un homme politique. Et face au manque de travail de l’époque je me suis présenté comme candidat. Mais le facteur très important c’est que j’allais revenir au monde académique, et je n’aurais probablement pas accepté la candidature.  Qu’ils me licencient d’une façon si injuste et illégale, ça a été un facteur déterminant ; je me suis dédié pleinement à la candidature, à  la politique et nous sommes ici depuis cette époque, nous n’avons cessé de remporter des élections.

Après ces 10 années d’apprentissages, je veux dire que fondamentalement ce n’est pas que l’on ait appris des choses nouvelles, on a rectifié nos croyances que l’on pouvait faire quelque chose, quelque chose de différent, que ce n’était pas nécessaire de faire la même chose depuis toujours, que l’on pouvait chercher la justice sociale. On aurait pu avertir sur les extrêmes, nous n’avons pas eu comme opposition seulement la droite, mais aussi une gauche infantile, les propriétaires de la vérité absolue et vous devez vous acquitter de tout, c’est tout ou rien, mais c’est un écologisme infantile que de croire que l’être humain ne gêne pas dans la nature, quand l’impératif moral de l’Amérique Latine est de dépasser la pauvreté. Une famille sans électricité, sans école, sans santé, sans une dalle au niveau du sol dans sa maison, avec un sol en terre au XXIe siècle, qu’il soit wuaorani, quechua, indigène, montubio, africain, cela est misère et la misère ne fait pas partie du folklore, c’est une partie de l’injustice, de l’exclusion, mais certains veulent faire passer cela comme le bien vivre, comme la modernité.

L’indigénisme infantile, le fait de mythifier l’indigène… J’ai travaillé avec des indigènes, j’ai donné une année de ma vie en travaillant avec des indigènes, je connais la cosmovision indigène, je parle un peu quechua, je connais leur culture et comme n’importe quel groupe, il y a de bonnes et de mauvaises personnes, mais ils sont mythifiés. Si on les considère comme des victimes, on prétend qu’ils sont supérieurs à ceux qui ne sont pas victimes ; il faut réparer cette injustice centenaire, mais pour cela ils ne sont pas supérieurs moralement par rapport à ceux qui ne sont pas victimes ; pour cela ils n’ont pas toutes les réponses, pour cela ils ne sont pas un exemple du bien vivre. Lutter contre ces extrêmes a été très difficile et maintenant, avec ce que l’on a vécu, on sent une déception profonde, on a été trahi, je me reproche à moi-même d’avoir été si confiant, on pense toujours que les autres sont comme soi, des personnes ouvertes, qui ne cachent pas, qui sont transparentes.

Nous avons eu le loup déguisé en mouton, c’est pire que si c’était l’opposition qui avait gagné. Ils sont en train de démanteler tout ce que nous avons fait en 10 ans, en livrant le pays aux pouvoirs de toujours, en répartissant le pays, tel un butin entre pirates, tels que les banques, la commission d’assurance de dépôts; c’était le vieux pays, si c’était la solution pour le développement, nous serions déjà développés. Au contraire, la révolution est de changer ces pouvoirs qui nous ont toujours dominés, mais nous reculons comme toujours avec les applaudissements des médias.

Je me reproche de ne pas avoir été un peu plus méfiant et d’être un peu ingénu dans certaines choses. Tu me parlais d’héritage politique, la source de ma pensée économique, politique et sociale, comme je l’ai toujours dit vient en grande partie de la doctrine sociale de l’église et de la théologie de libération.

Avez-vous un message pour notre amie Milagro Sala ?

Naturellement, je l’ai déjà fait, avec plaisir, j’adresse une accolade à Milagro, pourvu que ce problème soit bientôt résolu, qu’elle retrouve la liberté.  Mais ici une réflexion s’impose, si cela arrivait dans un pays comme l’Équateur, pendant mon gouvernement, nous serions déjà devant la cour internationale, c’est la double morale qui existe en Amérique Latine et dans le monde. Nous manifestons, donc, notre solidarité avec Milagro Sala, à tous les acteurs des luttes sociales, des vrais acteurs des luttes sociales.

Pour Pressenza comme agence pour la paix et la nonviolence, voudriez-vous transmettre autre chose ?

Nous pouvons parler beaucoup de la paix, Gandhi disait : « la pauvreté est la pire forme de violence », Paul VI disait : « Le développement est le nouveau nom de la paix », la paix n’est pas seulement la nonviolence, la paix n’est pas seulement l’absence de violence, la paix est surtout présence, présence de justice, présence de prospérité, présence de dignité. En Amérique latine, par exemple, les différences extrêmes, le contraste entre riches et pauvres sont des balles quotidiennes contre la dignité humaine. Construisons une vraie paix, et j’insiste qu’elle signifie présence, et encore plus dans des régions aussi inégales que l’Amérique Latine, cette vraie paix s’obtient seulement à travers la justice.

Échange sur l’éducation comme un droit et comme un instrument de la démocratie

Naturellement, c’est là que se trouve la clé du développement, et cela a été la manière d’écarter les grandes majorités. Dans la longue et triste nuit néolibérale qui a commencé à la fin des années 80 et qui a ruiné les pays en 99, l’éducation est encore devenue une marchandise de plus. Le pauvre est élevé par un maître en charge de toutes les classes et qui a aussi de grandes lacunes dans sa formation malgré les efforts qu’il réalise, et le riche est élevé dans une école de Guayaquil ou Quito, en payant 1200 dollars mensuels, en apprenant 3 langues avec des stages à l’étranger, l’informatique, etc. C’est bien pour cet enfant de classe aisée, mais si l’on parle de compétences, quelles compétences peut-on donner à l’enfant d’un paysan, ou d’un indigène qui étudiait dans cette école avec un seul maître, comparé à l’enfant de mon exemple dans une ville qui appartenait à une famille aisée?

La base d’une vraie démocratie est une éducation publique d’excellente qualité, d’accès massif et absolument gratuite, c’est ce que nous avons essayé d’installer en Équateur depuis le premier jour de gouvernement, nous avons beaucoup avancé. Nous avions, comme on le disait au début de cette interview, parmi les pires systèmes éducatifs, mais il y a deux ans, on nous placait déjà dans un niveau moyen et nous continuons à avancer, je crois que nous sommes dans une meilleure situation maintenant. Il reste beaucoup à faire ; mais c’est la clé de la démocratie et aussi la clé du développement. Au XXe siècle on pouvait croire que les pays qui se développaient étaient ceux qui suivaient les facteurs traditionnels de l’économie orthodoxe : une quantité de travail humain, des ressources naturelles et un capital physique, cela a été pulvérisé au XXe siècle, des pays sans talent humain désertaient les jardins les plus fleuris comme beaucoup de pays de l’Amérique Latine, et des pays avec du talent humain faisaient fleurir le désert, la clé du développement est le talent humain. Donc, recevoir une éducation n’est pas seulement un droit, c’est aussi une nécessité pour augmenter la productivité et pour sortir du développement, et cette éducation commence dans le ventre de la mère. Une mère sous-alimentée accouche d’un enfant sous-alimenté, cet enfant sous-alimenté aura des problèmes permanents d’apprentissage, de croissance, de développement en général.

Nous avons donné beaucoup d’importance à cela, on a soigné tout le cycle de vie, depuis le ventre de la mère, l’éducation préscolaire par exemple : il y avait 20 000 enfants dans l’école maternelle publique, qui était comme inexistante, maintenant nous en avons environ 400 000. On a créé aussi des programmes de développement infantile, des garderies qui sont des centres d’éducation infantile, on les appelle cbebes (Centres infantiles du bien vivre) et des programmes d’accompagnement aux parents avec de petits enfants. On a ensuite l’éducation initiale de 3 à 5 ans, puis l’éducation de base, tout de suite le baccalauréat et maintenant l’université publique est aussi gratuite.

Tous ces aspects se sont fondamentalement améliorés parce que nous y croyons, j’insiste sur l’éducation comme un droit, comme une libération, et aussi comme un instrument pour atteindre la prospérité. Puis, nous croyons aussi dans l’excellence et que la base d’une vraie démocratie est l’éducation publique, d’accès massif, d’excellente qualité et absolument gratuite.

 

Traduction de l’espagnol : Anne Thiébaut, Ginette Baudelet

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Vidéos (en espagnol)

Changements révolucionaires

Introduction et réponse à la question : Durant les dix années de votre mandat, des changements ont eu lieu : un accès à l’éducation pour tous, une réduction de la pauvreté, une loi sur les médias. Quels changements ont été importants pour vous ?

Une priorité : sortir de la pauvreté

Dans une chanson, Silvio Rodríguez dit : « Ceux qui n’ont rien veulent quelque chose et ceux qui ont quelque chose veulent encore plus ». Vous qui avez fait des choses pour faire reculer la pauvreté : comment serait-il possible de favoriser un changement de mentalité, afin que ceux qui sortent de la pauvreté deviennent des acteurs du changement social ?

Crise au  Venezuela

Lecture de Rafael Correa sur la situation au Venezuela.

Economie et Finances

Rafael Correa  explique l’erreur historique de la «dollarisation» et l’alternative de compensation. 

« Un leader toujours! »

Histoire personnelle et inspiration pendant sa carrière politique.

Message pour Milagro Sala 

Un message de solidarité avec Milagro Sala. Le contexte des injustices d’un système politique de droite, essentiellement voué à la défense du capitalisme.

L’éducation et l’avenir

L’éducation en tant que droit, en tant que libération et en tant qu’instrument de démocratie.

Doutes pour l’avenir.