Gloria Mujica : « Reconnaissons qu’ici existait un peuple, une nation Mapuche avant la République du Chili »

31.10.2017 - Santiago du Chili - Pía Figueroa

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

Gloria Mujica : « Reconnaissons qu’ici existait un peuple, une nation Mapuche avant la République du Chili »
Gloria Mujica, à gauche (Image des réseaux sociaux)

Pressenza: Nous avons rencontré Gloria Mujica, candidate humaniste au sénat de la région d’Araucania, pour essayer d’approfondir l’un des conflits majeurs du Chili actuellement. Tout le monde parle du conflit mapuche, le sous secrétaire de l’Intérieur lui-même était empêtré à ce sujet et personne ne sait comment va avancer le problème judiciaire qui affecte les agriculteurs qui ont fait la grève de la faim depuis si longtemps. Il y a de la violence dans le secteur et non seulement depuis peu, cela traîne depuis longtemps. Quel regard portes-tu sur ce conflit et le processus qui dure depuis si longtemps ?

Gloria Mujica : Les causes de ce mal nommé « conflit mapuche » il faut les chercher à la racine, dans les origines de la formation des états nationaux, tant au Chili qu’en Argentine. Dans l’intention de déformer les évènements, on a raconté une histoire fragmentée – voire simplement niée – qui a fait du Chili un pays qui renie sa propre mère, qui ne reconnaît pas d’où il vient, qui vit en flattant l’étranger européen, sans se rendre compte de la profonde richesse d’une vision du monde équilibrée et en harmonie avec l’environnement, avec d’autres êtres humains et avec l’univers, dont les coutumes et traditions étaient pourvues de sens, où la parole donnée ne nécessitait pas de papiers pour être respectée, où l’on extrayait de la nature seulement ce qui était nécessaire pour la subsistance et le bien vivre de sa population.

Pense qu’en 1825, soit 15 ans après l’indépendance du Chili, il y a eu une rencontre historique, le parlement de Trapihue (zone de ajíes), qui est resté enregistré dans un document d’accord entre l’état Chilien et le peuple mapuche, avec la région du Biobio en tant que frontière naturelle. Rappelons seulement l’article 19 : Le chilien pris à voler la terre et qui est appréhendé, sera puni par l’autorité sous la puissance de laquelle il se trouve. Comme ce sera le cas selon les lois du pays, pour le « naturel » qui est pris. Ce traité n’a jamais été annulé.

Cependant on exécute – depuis cette vision de la suprématie blanche (la civilisation contre le sauvage, la ville contre la campagne) – l’annexion du peuple mapuche, avec un plan d’assimilation, d’acculturation par le biais des institutions religieuses, de la bureaucratie, et des lois – avec les fameuses courses au siège – pour ensuite et déjà de façon violente, établir le peuple mapuche dans les soi-disant « bastions » à travers la « pacification de l’Araucanie ».

Et à partir de la dictature militaire de 1973 la répression est devenue plus évidente et le dépouillement des terres dans le Wallmapu avec l’installation des scieries et la méga agriculture, déjà que non seulement on les prive de leurs terres mais que la terre se désertifie occasionnant une importante pauvreté.

Pressenza : Comment se résolvent, selon toi, des tensions si profondes, des sujets si douloureux et qui pour la modernité sont si complexes ?

Gloria Mujica : Tout d’abord, il me semble que commencer par reconnaître qu’un peuple existait ici, une nation mapuche avant la République du Chili, c’est un premier pas. Et le reconnaître signifie, non seulement demander pardon, mais aussi réaliser des actes, des actions en faveur de la conclusion d’accords de parité. Exiger la non application de la loi antiterroriste et la démilitarisation des communautés. La reconnaissance des peuples autochtones doit s’accomplir dans les faits, basée sur les traités internationaux (qui sont signataires, mais demeurent en sommeil, ne sont pas exécutés), la reconnaissance de leur langue, le mapudungun, le respect de leurs autorités ancestrales et leur forme d’organisation. Créer des espaces pour renforcer leur propre médecine, ce qui implique aussi de récupérer des territoires collectifs, pour le reboisement de leurs forêts originelles, de leurs « menokos » (origine de l’eau) et pas uniquement des titres de grâce individuels.

Pressenza : S’il était possible de faire, au moins faire un premier pas, s’il y avait une volonté politique, que proposerais-tu de faire?

 Gloria Mujica : Nous croyons au dialogue entre pairs, et avec les conditions du dialogue autour de la table, en tenant compte de son origine, comment on en est arrivé à cette situation, avec bonté, avec droiture, avec sagesse. Tant qu’il ne sera pas reconnu qu’il y a avait ici un peuple colonisateur qui s’est approprié un territoire déjà peuplé, avec sa langue, ses coutumes, avec une forme d’économie (Trafkintu), des autorités, une organisation, etc., il n’y a pas de vrai dialogue. Ceci répété, nous proposons que soient réalisés des pourparlers (koyang), à l’usage de la nation qui fut asservie ; tous les pourparlers qui sont nécessaires pour approcher au plus près des conceptions et des points communs. Un mauvais exemple de cela c’est la pratique des minières, qui investissent beaucoup de temps et d’argent pour tenter de convaincre les habitants à qui elles vont porter préjudice, jusqu’à obtenir les permis pour détruire et contaminer un habitat. Qui dit que parvenir à une bonne proposition ne requiert ni temps ni engagement ?

Nous savons que pour un point de vue pragmatique, cette proposition peut paraître peu « efficace », mais nous croyons que pour changer les paradigmes il faut faire tout le possible pour élargir le regard ; la convergence partant de la diversité s’enrichit, elle approfondit les relations humaines, et c’est la voie pour que deux peuples se rencontrent en partant de leurs propres expériences pour se réconcilier en avançant vers une construction du futur.

Pressenza : En tant que candidate au sénat tu vas justement dans la zone de conflit, et il s’avère que tu es la personne qui apporte principalement ce regard réconciliateur. Quelles sont les possibilités pour que tu sois élue ? De quoi cela dépend- il ?

Gloria Mujica : Je sais à quelle souffrance et à quelle pauvreté le peuple mapuche a été soumis depuis la colonisation, mais aussi je connais sa force, son harmonie avec la « mapu » [NDT. Représentation de la Terre dans la culture mapuche], sa joie de vivre, alors j’aspire à être un lien, un pont pour travailler ensemble à la récupération de sa propre valeur, de ses croyances, pour la dignité de toute vie dans le Wallmapu.

Et nous savons que dans le monde actuel où nous vivons, il est difficile d’être élue, car le pouvoir est dans la main du dieu argent, et ceux qui ont pris le contrôle du Wallmapu, du territoire mapuche, sont les propriétaires actuels des compagnies forestières, de l’agro industrie, des salmonicultures, ils ont donc imposé un regard de « développement » économique qui les fait paraître comme les bienfaiteurs du « peuple », du « pauvre paysan ». Cependant, c’est justement dans les communes où sont situées les compagnies forestières où existe la plus grande pauvreté. Cela ce sont les paradigmes que nous devons faire tomber, obtenir que les grandes majorités, que les gens ordinaires et communs comme n’importe quel être humain, reprennent foi en eux mêmes et en leurs voisins, se voient ensemble avec d’autres, prenant en charge leur propre vie et leur destin.

Pressenza : Mais tu es une femme et ce n’est pas une moindre donnée dans un pays qui frémit au mot de féminisme, qui a recours au tribunal constitutionnel pour accorder l’avortement dans 3 cas seulement, qui continue à discriminer les femmes dans tous les secteurs… Crois-tu qu’il soit possible que nous puissions en tant que société avancer vers un traité plus paritaire ? Quelle est ta perspective sur ce thème ?

Gloria Mujica : Justement dans ces temps où la violence se rencontre de toutes parts, où les inégalités économiques, de classes et d’opportunités sont chaque fois plus évidentes, il est évidemment nécessaire de jeter un regard féminin sur les attitudes et les actions, sur la planification et la construction du monde à venir. C’est cette disparité entre le masculin et le féminin, ce désavantage dans une perspective qui a été perçue comme « fragile », « malade », une des causes du « cannibalisme » existant dans la société actuelle. Nous nous réjouissons de voir comment – surtout les jeunes générations – préparent des relations de parité, de respect entre les sexes. C’est un bon indicateur pour le monde à venir.

Pressenza : Quels autres thèmes te motivent, à quoi d’autre est-ce que tu donnerais une impulsion, quels projets voudrais-tu faire passer par le sénat de la république ?

Gloria Mujica : Je crois à l’éducation populaire, à l’ouverture d’espaces, à la création d’environnements où les jeunes et les femmes auraient l’opportunité de s’auto-éduquer, je crois aux universités libres, où les gens pourraient découvrir leurs aptitudes, les développent et les mettent au service de leurs communautés, de leur entourage. Mon aspiration est que les lois que nous promouvons soient des réponses aux aspirations les plus profondes des gens, qu’elles servent pour auto-réguler les relations humaines, et non pour mettre des camisoles de force.

Pressenza : Que ce soit par empathie, ou à cause de sa chaleur particulière, la vérité est que nous terminons cette interview en souhaitant très profondément que des femmes comme Gloria puissent atteindre les espaces de pouvoir, d’où elles étendront les intentions dont nous avons parlé.

 

Traduction de l’espagnol : Ginette Baudelet

Catégories: Amérique du Sud, Interviews, Peuples originaires, Politique
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