L’action nonviolente : pourquoi et comment elle fonctionne

11.02.2017 - Australie - Robert Burrowes

Cet article est aussi disponible en: Anglais, Allemand

L’action nonviolente : pourquoi et comment elle fonctionne
Sarojini Naidu (tout à droite) avec Mahatma Gandhi pendant la marche du sel en 1930. Crédits image : Wikipedia Commons

L’action nonviolente est extrêmement puissante.

Cependant, et c’est regrettable, les militants ne comprennent pas toujours pourquoi la nonviolence est si puissante et conçoivent des « actions directes » inefficaces.

Je voudrais commencer par poser deux questions. Pourquoi l’action nonviolente est-elle si puissante ? Et pourquoi son utilisation stratégique est-elle à ce point un facteur de transformation ?

Quand un groupe de militants se consacre à un problème – comme la lutte de libération nationale, la catastrophe climatique, la violence envers les femmes ou les enfants, l’armement nucléaire, les assassinats par drones, la destruction de la forêt équatoriale, les empiètements sur les terres de peuples indigènes – ils conçoivent souvent une action qui vise à mettre fin physiquement à une activité, comme l’activité d’une base militaire, le chargement en charbon d’un navire, l’action d’un bulldozer, ou la construction d’un pipeline pour le pétrole. Leur plan peut mettre en œuvre diverses techniques, comme le fait de s’enchaîner à de l’équipement pour empêcher son utilisation. Ils peuvent veiller à garder le secret de la planification ou de l’exécution de leur plan, afin de pouvoir accomplir leur action avant que la police ou l’armée les en empêchent.

Malheureusement, l’accent mis sur les effets physiques (comme l’action de s’enchaîner ou des équivalents) et le secret nécessaire pour mener leur plan à bien, sapent fonctionnellement la puissance de leur action. Pourquoi ? Permettez-moi d’expliquer comment et pourquoi l’action nonviolente fonctionne, pour qu’apparaisse clairement que tout militant nonviolent ayant compris la dynamique de l’action nonviolente n’attache pas d’importance aux résultats physiques immédiats de ses actions (ni à ce qu’il faut mettre en œuvre pour les atteindre).

Si vous pensez à votre action nonviolente comme à une action physique, vous focaliserez votre attention sur l’accomplissement du résultat physique de l’action planifiée : empêcher l’armée d’occuper un site, arrêter un bulldozer qui détruit des arbres, interrompre le fonctionnement d’un terminal pétrolier ou d’une centrale nucléaire, veiller à ce que de l’équipement ne soit pas retiré d’un site. Bien entendu, il est simple de concevoir une action nonviolente qui atteindra l’un de ces résultats durant un certain temps et beaucoup d’actions peuvent y parvenir.

Mais si vous réfléchissez un instant à l’impact psychologique et politique de votre action nonviolente, aux changements durables ou même permanents apportés au problème, ainsi qu’à la société dans son ensemble, votre conception de ce qu’il faudrait faire sera étendue et approfondie. Et vous commencerez à penser stratégiquement, à ce que signifie mobiliser un grand nombre de personnes pour qu’elles pensent et se comportent autrement.

Après tout, quel que soit l’objet immédiat de votre action, il ne s’agit que d’un seul pas dans la direction d’un changement plus profond. Et ce changement profond doit comprendre une modification durable dans la façon de penser et dans la conduite « normale » d’un nombre substantiel (voire énorme) de personnes. Dans le cas contraire, vous reviendrez à votre action demain, puis le lendemain et ainsi de suite, jusqu’à vous fatiguer d’entreprendre une action sans résultat, comme il arrive habituellement aux campagnes qui ne vont nulle part (et elles sont nombreuses).

Alors, pourquoi l’action nonviolente fonctionne-t-elle ?

Fondamentalement, l’action nonviolente fonctionne en raison de sa capacité à créer une atmosphère politique favorable (par exemple grâce à la manière dont les militants établissent sincèrement des relations de confiance), sa capacité à créer un environnement physiquement paisible (grâce à la discipline nonviolente des militants), et sa capacité de modifier les conditions humaines psychologiques (innées ou acquises) qui font que les gens résistent a priori aux idées nouvelles. Cela comprend la capacité de réduire ou éliminer la crainte et la capacité à « humaniser » les militants aux yeux des classes plus conservatrices de la communauté. Les militants nonviolents précipitent essentiellement le changement parce que les gens sont inspirés par la sincérité, la discipline, l’intégrité, le courage et la détermination dont ils font preuve – malgré les arrestations, les coups et l’emprisonnement – et sont donc enclins à s’identifier à eux. Outre cette première réaction, les gens sont enclins à modifier leur comportement par solidarité.

C’est la raison pour laquelle une action nonviolente doit toujours clairement indiquer quel changement de comportement est demandé aux gens. Que ce soit communiqué lors de conférences de presse, via les médias, inscrit sur des banderoles ou d’une autre manière, un groupe d’action nonviolente doit clairement indiquer des actions puissantes que d’autres peuvent accomplir. Par exemple, un groupe d’action sur le climat doit transmettre systématiquement des messages comme « Sauvez le climat, devenez végétalien/végétarien », « Sauvez le climat, boycottez les voitures », tandis que des groupes visant à protéger la forêt tropicale diront « N’achetez pas de bois venant des forêts tropicales ». Un groupe de pacifistes devrait transmettre constamment des messages du type « Ne payez pas de taxes pour l’armement » ou « Défaites-vous de tout intérêt dans l’industrie de l’armement » (parmi un grand nombre de possibilités). Les groupes opposés à l’utilisation du nucléaire et de l’énergie fossile, doivent transmettre constamment, dans leurs nombreuses manifestations, de brefs messages qui encouragent les réductions de consommation et un passage à des sources d’énergie plus autonomes et durables. Voyez par exemple le « projet de l’arbre de flamme pour sauver la vie sur Terre ». http://tinyurl.com/flametree Des groupes luttant pour défendre ou rétablir la souveraineté de peuples indigènes devraient transmettre des messages expliquant ce que les gens peuvent faire dans leur contexte particulier.

Il est important que ces messages invitent à accomplir des actions personnelles puissantes et pas des actes purement symboliques. Et il est important que ces actions ne s’adressent pas aux élites et ne fassent pas de lobbying auprès des élites. Les élites s’aligneront lorsque nous aurons mobilisés assez de gens pour les y obliger. Et pas avant. A la fin de la marche pour le sel en 1930, Gandhi a pris une poignée de sel sur la plage à Dandi. C’était un signal pour les Indiens de tout le pays, de commencer à produire leur propre sel en violation de la loi britannique. Lors de campagnes suivantes, Gandhi a demandé aux Indiens de boycotter le tissu britannique et de produire leur propre khadi (tissu fabriqué à la main). Ces actions visaient un objectif stratégique car elles sapaient la rentabilité du colonialisme britannique en Inde et renforçaient l’autonomie de l’Inde.

La principale raison du fait que Mohandas K. Gandhi présentait la plus rare combinaison – maître de la stratégie nonviolente et maître de la tactique nonviolente – se trouve dans sa compréhension de la psychologie de la nonviolence et de la manière de lui donner un impact politique. Je vais illustrer ce point par le raid nonviolent sur les salines de Dharasana, l’action nonviolente conçue comme suite de la célèbre marche pour le sel de 1930.

Le 4 mai 1930 Gandhi a écrit à Lord Irwin, Vice-roi des Indes, pour l’informer de son intention de diriger un groupe d’activistes nonviolents dans une descente dans les salines de Dharasasna, pour y prendre du sel et donc violer la loi interdisant aux Indiens de produire leur propre sel. Gandhi fut immédiatement arrêté, ainsi que de nombreux chefs nationalistes importants, comme Jawaharlal Nehru et Vallabhbhai Patel.

Cependant, comme cette réaction était prévue, le raid a eu lieu sous la direction d’une succession de personnes (qui furent aussi progressivement arrêtées) et il s’est déroulé comme prévu, des centaines de satyagrahis (militants nonviolents) s’efforçant d’envahir sans violence les salines. Malgré les tentatives d’invasion répétées des militants, durant trois semaines, aucun d’entre eux ne parvient à prendre du sel ! De plus, des centaines de satyagrahis furent blessés, beaucoup souffrant de fractures du crâne ou de la clavicule, et deux d’entre eux furent tués.

Mais la discipline nonviolente, le dévouement et le courage – face aux coups de matraques ferrées de la police – des militants furent couverts par 1.350 journaux dans le monde. Le résultat de cette action nonviolente – qui avait échoué dans son objectif physique de prendre du sel – a sapé le soutien de l’impérialisme britannique en Inde. Pour en savoir plus sur le raid pour le sel à Dharasana, lisez Thomas Weber. « Les marcheurs ont simplement avancé jusqu’à ce qu’ils soient jetés à terre » et « souffrance nonviolente et conversion » http://onlinelibrary.wiley.com/enhanced/doi/10.1111/j.1468-0130.1993.tb00178.x/

Si les militants avaient été préoccupés par la prise de possession physique de sel et avaient, par exemple, agi dans le secret pour s’en emparer, ils n’auraient pas eu l’occasion de démontrer leur sincérité, leur intégrité, leur courage et leur détermination – et donc d’inspirer l’empathie pour leur cause – mais ils auraient pu s’emparer d’un peu de sel ! Bien entendu, si du sel avait été subtilisé en secret, le gouvernement britannique aurait pu choisir de l’ignorer, qui s’en serait soucié ? En revanche, ils ne pouvaient pas se permettre de laisser les satyagrahis prendre du sel au vu de tous, parce que la prise de possession de sel était illégale et un manque de réaction aurait démontré que la loi sur le sel – qui représentait l’antithèse de l’indépendance indienne – était ineffective.

En résumé, les militants nonviolents qui pensent stratégiquement comprennent que l’efficacité stratégique n’a aucun rapport avec l’accomplissement physique d’une action (pourvu que celle-ci soit choisie stratégiquement, bien conçue afin d’inspirer l’une des réactions désirées et tentée avec sincérité). L’impact psychologique, et donc politique, est obtenu en faisant preuve de qualités qui inspirent les autres et les incitent à agir personnellement eux aussi. Pour cette raison, parmi d’autres modes d’actions, le secret (et la crainte qu’il induit) est contre productif si vous visez un impact stratégique.

Si vous êtes intéressé par la conception d’actions de nonviolence efficaces, un autre article explique la distinction capitale entre « l’objectif politique et le but stratégique des actions nonviolentes ». https://nonviolentstrategy.wordpress.com/articles/political-objective-strategic-goal/. Et si vous êtes intéressés par les réactions violentes de la police ou de l’armée, voyez « l’action nonviolente, limiter les risques de répression violente. » https://nonviolentstrategy.wordpress.com/articles/minimizing-risk-violent-repression/

Pour ceux d’entre vous qui s’intéressent à la planification et la stratégie dans une lutte nonviolente, quel que soit son thème, il serait intéressant de consulter ces deux sites web : pour la stratégie des campagnes nonviolentes https://nonviolentstrategy.wordpress.com/ et pour la stratégie de libération et défense nonviolente. https://nonviolentliberationstrategy.wordpress.com/

Enfin, si la participation à un mouvement mondial visant à mettre fin à toute violence vous intéresse, je vous invite à signer l’engagement en de la « charte des peuples pour la création d’un monde nonviolent ». http://thepeoplesnonviolencecharter.wordpress.com

Les luttes pour la paix, la justice, l’environnement durable et la libération échouent souvent. Presque à chaque fois, c’est en raison du manque de compréhension de la psychologie, la politique et la stratégie de la nonviolence. Ces sujets ne sont pas compliqués mais il convient de faire l’effort de les apprendre.

 

 Traduit de l’anglais par Serge Delonville

Catégories: International, Nonviolence
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