Par François Simon, pour le journal Alters Echos (*)

Un lieu improbable. Face aux Pyrénées, toile de fond permanente, la dent du pic d’Ossau comme horizon. De l’autre côté du village, des toulousains filent vers l’océan à 130 à l’heure. Ce village, ils ne le voient pas. Pourtant, s’ils prêtaient attention, ils verraient, parallèle à l’autoroute, parallèle à la chaîne des Pyrénées, cette fresque composée d’une humanité fragile mais en route, vers un meilleur, leur quotidien, leur vie, le monde. Décidés et joyeux, colorés et vivants.

Comment pourraient-ils imaginer, à bord de leurs bolides, que derrière cette fresque d’acier et de couleurs, déroulée à cinq mètres de haut, se construit l’utopie ? Sauf qu’elle se déploie, là sous leurs yeux, dès aujourd’hui. Comme s’il n‘y avait plus de temps à perdre et que demain doive se décliner au présent, donnant raison à Victor Hugo pour qui « les utopies d’aujourd’hui sont les réalités de demain».

Ce lieu, c’est le village Emmaüs de Lescar-Pau. Ne dites surtout pas communauté d’Emmaüs mais bien village. Germain, la cheville ouvrière de ce lieu y tient tout particulièrement et l’explique avec brio. Derrière le terme de communauté transpire l’image du repli sur soi, sur son groupe, son appartenance alors qu’un village est une fenêtre ouverte vers les autres, vers l’ailleurs, vers les différences. Et le rôle d’Emmaüs Lescar-Pau est d’être un espace ouvert vers le monde, un lieu où l’on se restaure mais un lieu de liberté. Libre de rester, libre de repartir, un lieu d’accueil, où l’on retrouve sa raison de vivre, d’exister, de retrouver sa dignité. L’accès à la culture, au bien vivre, au bien manger, au bien loger, au travail n’est plus un monde inaccessible aux plus pauvres mais le centre de vie de ce village, sa raison d’être.

Germain l’affirme bien fort : « Notre combat politique est de lutter et de dénoncer toutes les causes de la misère et de l’injustice ». Germain, la barbe fière, sandales au pied. Et, entre les deux, « athée, oh grâce à Dieu » dit-il dans un éclat de rire. Germain, cheville ouvrière, on ne peut pas mieux le décrire. La soixantaine, baroudeur de la vie. Enfant, ayant appris l’humanité auprès de ses parents, ajusteur à l’usine et féru de « Radioscopie » de Jacques Chancel. Le voilà en 1974 écouter l’abbé Pierre dans un camp de jeunes. Sa vie bascule. Démission de son boulot, découverte du monde, l’Inde et Gandhi, le tour de France des communautés d’Emmaüs, ATD Quart Monde et le retour sur ses terres, Pau et le Béarn.

Et nous voilà en 1982, la première communauté se crée dans une usine désaffectée. 1987, une opportunité, des montagnes de tracasseries à abattre mais Lescar-Pau démarre.

Une priorité, avant même de se nourrir de ou travailler, est de retrouver un chez soi. D’emblée, un bâtiment est construit avec des chambres pour les compagnons. Puis, pour permettre l’autonomie, le respect de la vie personnelle, des mobil-homes sont installés, et peu après des chalets venus de Pologne. La dynamique est en route. Pourquoi ne pas construire de véritables maisons, à la fois économes en énergie et tremplins pour la dignité de ses habitants ? Foin des autorisations, des permis, des retenues administratives.

L’alternative est en marche. « Mistral », « Perchée », « Bourrasque », « Château de cartes », « Bouteille », ce ne sont pas des chevaux de courses sur l’hippodrome de Maisons-Laffitte mais les maisons du village, conçues avec leurs futurs habitants, construites avec eux et qui font de ce lieu un village. Cette dynamique est une telle réussite que Frans Van der Werf, architecte reconnu de l’éco-construction, y est venu constater la dynamique engagée.

Revenons sur les fondamentaux d’Emmaüs, la récupération des rejets de notre société. La logique consumériste, capitaliste, traite comme rebut tout ce que nous n’utilisons plus.

Ici, à Lescar-Pau, rien ne se jette à l’incinérateur local. Tout doit être réintégré dans la logique des échanges. Ainsi, les livres lus ont une autre vie, revendus aux prochains lecteurs, ou retransformés si trop dégradés. Une entreprise locale transforme les pages trop usées, déconstruites en ouate de cellulose. Le village d’Emmaüs est payé en retour avec de l’isolant pour les maisons qu’il construit. Economie circulaire de fait, sans besoin d’idéologues. Le sens de la réalité, l’un des moteurs de Lescar-Pau.

Du livre au logement, une dynamique s’instaure, défi aux adeptes de la croissance à tout prix, espèce florissante dans le monde économique et politique.

Vous nous direz peut-être que le logement ne fait pas vivre. Se loger, certes mais se nourrir et travailler aussi. C’est aussi le souci à Lescar-Pau.

 

Au village, la « mal-nourriture » est prohibée. Parce que l’on refuse cette évidence qui ferait qu’un pauvre doive mal manger. Retrouver sa dignité, c’est aussi manger autrement, avec de vrais repas et si bio c’est encore mieux.

A Lescar-Pau, des terres sont consacrées à une agriculture bio et de proximité. Autour des premiers champs achetés en 1987, peu à peu, des lopins, d’autres terrains sont achetés. Une ferme s’y est développée, privilégiant l’agro-écologie, réfutant l’utilisation de pesticides ou d’autres intrants. Potagers, vergers, champs de blé ou de maïs bio, volailles, lapins, porcs, moutons, bovidés, une ferme, dans le sens premier du mot, s’est construite (5,5 ha sur les 11,5 ha couvrant le village). Pas de monoculture mais une « globalité paysanne ». Des partenaires sont venus y participer, la Confédération Paysanne, mais aussi les Semences Paysannes qui ont un local sur le village. C’est de là que provient l’essentiel des ressources alimentaires du village. Les surplus sont vendus à l’épicerie, permettant l’achat d’autres aliments, au plus proche et bio si possible.

Comme un symbole, au milieu de la ferme, ouverte à toutes et tous, accessible aux enfants et à leurs classes, un espace est consacré aux abeilles. Au milieu de tableaux explicatifs, il y a une ruche transparente qui montre le travail des abeilles. Quarante ruches sont installées sur la ferme, avec l’objectif d’en installer 150 ! Le symbole est fort. On y parle du risque de voir disparaître les abeilles. Mais c’est aussi la pollinisation de Lescar-Pau, parmi ses membres, mais aussi au-delà dans le monde que l’on peut reconnaître.

Les échanges internationaux, les chantiers solidaires en sont la démonstration. Parce que le village a tissé des liens vers le monde, celui de l’Amérique latine, la Bolivie, par exemple, mais aussi l’Espagne avec Marinaleda, la Palestine avec… le village d’Emmaüs. Ce sont aussi les chantiers solidaires qui chaque année permettent à des jeunes de venir voir et comprendre demain. Ils peuvent ainsi s’engager dans un mode solidaire. Ils viennent de partout, de France, d’Espagne, de toute l’Europe, mais aussi d’Australie, du Brésil ou de Corée. C’est un monde en marche, la vraie marche, pas celle de quelque aventurier  politique.

 

Durant les mois d’été, 200 jeunes viennent partager cette vie, participer aux travaux du village, découvrir son fonctionnement mais aussi assister au festival de musique. En partenariat avec le Tactikollectif (1), ce festival de musiques actuelles existe depuis 2007. Magyd Cherfi, l’un des chanteurs de Zebda est venu y chanter. Il y a découvert ce monde en marche: « j’ai pu m’intéresser à l’envers du décor, au quotidien communautaire de ces personnes venues de loin, d’ici et d’ailleurs, aux parcours de roman, douloureux et uniques, et pourtant… j’ai senti là de l’humanité à fleur de peau, une volonté d’être dignes face à la difficulté.»

 

Au village, on réfléchit. Des rencontres sont organisées. On y parle d’apiculture ou de semences anciennes. Pierre Rhabi ou José Bové viennent discuter agroécologie ou OGM. Des universitaires sont invités pour parler de la mondialisation, des changements climatiques, de l’immigration ou des monnaies locales. Alternatiba, en voisin basque, y est invité permanent.

Rien de tout cela n’est dû au hasard mais le résultat d’une volonté de construire un monde solidaire où les rencontres sont des lieux d’enrichissement, de découverte pour tous ceux qui se croisent. C’est aussi l’irruption de la culture dans le village car les pauvres ont tout aussi droit à un toit qu’à une bonne alimentation, à la culture ou à l’accès à la démocratie. C’est ce tout qui fait un monde plus juste, plus chaleureux, plus digne.

Comme toute commune, le village a un conseil municipal. Il est composé de sept membres, élus par la totalité des habitants quelles que soient leur nationalité ou leur ancienneté dans le village. Le conseil qui est élu pour un an, désigne en son sein le maire et se réunit devant les habitants en assemblée plénière autant de fois que cela est nécessaire. Il faut préciser que le taux de participation est de 100 % !

Au village, il faudrait aussi parler de l’épicerie, du bar ou du restaurant ouvert cette année pour les visiteurs. Il faudrait parler de la boulangerie, de son four à bois, de la conserverie et de tous les projets à venir.

Mais tout cela ne serait pas possible sans l’énorme travail fourni par ces 150 personnes, dont une quinzaine de salariés. Les ressources du village proviennent essentiellement de la déchetterie, des collectes et du gigantesque bric à brac ; 6 000 m2, 800 000 visiteurs, 3.4 millions d’euros de chiffre d’affaire ! 17 secteurs d’activité, des ateliers de réparation, de conception, de création, aussi bien en menuiserie, en textile, en informatique, en électricité qu’en ferraille. Chacun y a sa tâche et s’y atèle, conscient du chemin parcouru et de l’espoir soulevé.

Lors de la visite d’un atelier de menuiserie, un compagnon nous a arrêté pour nous montrer son travail de restauration d’un secrétaire. Il nous a expliqué à quel point il était fier de faire revivre ce meuble, conçu, travaillé, ciselé par d’autres que lui. Son travail redonnait certes vie à ce meuble, mais bien plus à toute la communauté des artisans qui l’avait précédé. Tout est dit ainsi sur la dignité et la fierté retrouvées. Cet homme, avec ses burins et ses ciseaux, rejoignait Confucius qui affirmait « que le bonheur ne se trouve pas au sommet de la montagne mais dans la façon de la gravir. »

Moment de bonheur, de vérité, face aux Pyrénées !

Germain admire l’abbé Pierre et le Mahatma Gandhi. Tous deux semblent répondre au village global :

« La misère n’est pas une fatalité, elle vient de notre incapacité à penser le partage » dit l’abbé Pierre.

« Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde » répond Mahatma Gandhi.

Ou l’inverse.

 

(1) « Association culturelle et concernée »… Fort d’une histoire marquée par des actions emblématiques dans les quartiers populaires de Toulouse, par une volonté politique et musicale, et par un engagement résolu mais toujours joyeux, le Tactikollectif est un acteur citoyen toulousain depuis de nombreuses années.

 

(*) À propos de l’Auteur, François Simon

Rédacteur au journal Alters Echos, militant altermondialiste et ancien Vice-Président du Conseil Régional de Midi-Pyrénées. altersechos@yahoo.fr

 

Source : Ce texte vient d’être publié dans le numéro du journal quadrimestriel ALTERS ECHOS de février. Ce journal a 11 ans de vie. Il propose à chaque numéro un dossier thématique. Le texte proposé est extrait du dossier « Acteurs d’Utopie ». Huit « utopies » qui n’en sont plus car ce sont des alternatives qui sont des réussites formidables depuis des décennies.