La boutique sans argent : l’exemple d’un mode de consommation qui fait un pied de nez à l’économie libérale

17.07.2016 - Marie-Laurence Chanut Sapin

Cet article est aussi disponible en: Espagnol

La boutique sans argent : l’exemple d’un mode de consommation qui fait un pied de nez à l’économie libérale

La boutique sans argent fonctionne avec un concept innovant : rendre à chacun sa dignité en lui permettant de devenir acteur de sa propre consommation.

En dehors de tout modèle caritatif habituellement connu, elle travaille sur la diversité de l’accueil pour déstigmatiser les personnes qui sont en situation de précarité.

L’accès à la boutique n’est soumis à aucune condition de ressource et il est considéré que les personnes qui la fréquentent à la recherche d’objets ne sont pas forcément dans le besoin mais en ont besoin.

De plus, faire revivre un objet ne veut pas dire être contraint d’avoir un objet de seconde main.

Et en dehors des objets fonctionnels, l’envie d’une petite robe coquette ou d’une chemise sympa sera reçue, sans jugement.

 

Pour autant, avec un taux de pauvreté en France en constante augmentation[1], il ne fait aucun doute de l’utilité d’une boutique sans argent.

Quelques données attestent de situations bien réelles :

  • 1,9 million de personnes touchent le RSA, au total quatre millions de personnes sont allocataires de minima sociaux.
  • Les jeunes, les séniors et les familles monoparentales sont les plus touchés et les femmes le sont deux fois plus que les hommes.

 

La boutique sans argent nous permet de ne pas oublier que derrière ces chiffres, il y a des personnes et des histoires de vie.

Sa directrice, Debora Fischkandl, nous parle de ce projet qui en juin 2016 a fêté son tout premier anniversaire.

 

Pressenza : qu’est-ce la boutique sans argent ?

Debora Fischkandl : c’est un des premiers magasins gratuits ouverts en France situé à Paris dans le XIIème arrondissement.

D’autres pays sont précurseurs en la matière, comme l’Allemagne[2] ou l’Angleterre.

La boutique est un lieu de dons collaboratifs qui fait vivre la générosité entre citoyens.

Il ne s’agit pas d’un système de troc, une personne peut prendre quelque chose sans forcément avoir elle-même apporté un objet.

 

P : quelles sont les personnes qui viennent dans la boutique ?

DF : Il est important de préciser que c’est un lieu ouvert à tous, pour les personnes en précarité évidemment mais aussi pour les autres.

Notre volonté est d’accueillir à la boutique une grande diversité socio-économique.

Les situations des personnes qui viennent sont elles-mêmes variées, 1/3 d’entre elles ne se considèrent pas du tout en difficulté économique, la moitié se dit en situation de difficulté ponctuelle, alors que 13% sont en difficulté économique pérenne structurelle.

Certaines vont venir pour d’autres raisons : une sensibilité aux enjeux environnementaux qui leur fait instaurer des habitudes de réemploi d’objets.

À l’occasion des visites, la boutique informe sur les ressourceries et les repair cafés[3].
Nous sommes bien dans une évolution de nos modes de vie et vers une conscientisation plus importante de la consommation.

Un objet que l’on utilise plus n’est pas un déchet et si quelqu’un d’autre le réutilise, il est revalorisé.

D’un point de vue géographique notre public est assez vaste : 20 % des gens viennent du quartier, 1/3 des autres arrondissements parisiens, 1/3 du reste de l’Île-de-France, 8% qui viennent d’autres régions et 1% qui viennent de l’étranger.

 

P :  Vous défendez donc un autre modèle de consommation ?

DF : Oui, très clairement, car il y a des enjeux environnementaux mais aussi sociaux et humains derrière la production de vêtements neufs.

Un vêtement produit va polluer la planète si on ne le recycle pas. Le fait que nous recevions trop de vêtements à la boutique est une preuve que la production est trop importante.

Quant aux conséquences humaines et sociales elles sont maintenant largement dénoncées[4].

 

P : En ce sens, avez-vous des actions de sensibilisation sur les enjeux des nouveaux modes de consommation ou sur les conséquences sociales de la fast fashion ?

DF : Mettre ce type d’activités en place fait complètement partie du concept du projet.

Pour le moment, pour des questions de temps de fonctionnement à consacrer à la boutique, nous allons simplement dans les rencontres et festivals organisés par d’autres associations pour y tenir une zone de gratuité. Ainsi nous créons des liens avec les acteurs du développement durable et de la transition écologique. Dans le futur, nous souhaitons porter ces actions en notre nom propre et nous avons déjà des tas d’idées à ce sujet.

 

P : Des relations se créent-elles entre les personnes qui fréquentent la boutique ?

DF : Oui et nous aimons cela. Nous proposons des ateliers « partage de savoir-faire et de compétences ». Un prétexte à favoriser les rencontres. Il s’agit de dons de compétences et non d’échanges. Celui qui dispense l’atelier bénévolement acquiert des compétences de transmission qu’il ne se connaissait pas forcément.

Dans le quotidien de la boutique les personnes interagissent entre elles, elles discutent, celles qui apportent des objets peuvent rencontrer celles qui récupèrent. L’échange ne se fait pas en fonction de la valeur marchande des objets.

Les bénévoles sont celles et ceux qui, dans une première démarche, sont venus pour déposer ou chercher des objets.

 

P : Comment vous financez-vous puisque vous ne gagnez pas d’argent avec les ventes ?

DF : Il y a un fonctionnement non monétaire avec les bénévoles et le lieu prêté gracieusement par la Mairie de Paris. Et un fonctionnement monétaire comprenant des subventions et des aides – la Région Île-de-France, Pôle Emploi pour les emplois aidés, aide d’un groupe de presse avec le prix des femmes engagées pour le développement durable – auxquels se rajoutent une campagne de crowdfunding et une participation volontaire sur place dans la boutique.

 

P : Quelles sont les qualités que vous reconnaissez aux êtres humains ?

DF : Le respect et la générosité sans aucun doute.

Avec une prévision de 5000 visiteurs par an et une réalité 21000 pour les 6 premiers mois, nous avons vu que la générosité s’exprime aussi dans la participation pour faire vivre le lieu.

L’être humain a une capacité très forte à l’entraide. Cela ne se voit pas toujours en raison du manque de structure pour porter ces valeurs. En réalité ce n’est pas notre boutique qui a changé les gens, c’est juste qu’avec elle les citoyens ont eu un espace qu’ils ont investi avec ce qu’ils ont de généreux.

 

P : Une anecdote qui vous a particulièrement touchée ?

DF : Les sourires, les remerciements, les enfants qui ont trié leurs jouets et les apportent pour d’autres enfants et ainsi qui montrent qu’ils ne sont pas égoïstes « par nature ».

 

[1] En France, une personne est considérée comme pauvre quand ses revenus mensuels sont inférieurs à 833 ou 1 000 euros selon le seuil de pauvreté adopté. Sources Observatoire Social des Inégalités : http://www.inegalites.fr

[2] Pour avoir quelques infos sur le systemfehler en Allemagne : http://www.goodmorningberlin.com/systemfehler-un-magasin-gratuit/

[3] Les ressourceries et les repair cafés aident à entretenir, réemployer, réutiliser et recycler les objets.

[4] Note de l’auteur : le film « The true cost » d’Andrew Morgan est une source d’information pour comprendre les enjeux humains liés à la fast fashion :  http://truecostmovie.com

Catégories: Economie, Europe, Interviews
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