Comment la Fondation Gates dépense-t-elle son argent pour nourrir le monde

03.12.2014 - GRAIN

Bill Gates à l'Université Cornell, essayant de procéder à une pollinisation croisée de blé. (Photo : Cornell University)

Bill Gates à l’Université Cornell, essayant de procéder à une pollinisation croisée de blé. (Photo : Cornell University)

Extraits de l’étude réalisée par GRAIN.ORG

 

Au cours du mois de juin de cette année, le montant total des subventions attribuées à des projets agricoles et alimentaires par la Fondation Bill et Melinda Gates a dépassé le cap des 3 milliards de dollars US. C’est un événement tout à fait considérable qui a ainsi eu lieu. Totalement absente de la scène agricole il y a moins d’une décennie, la Fondation Gates s’est imposée comme l’un des principaux bailleurs de fonds dans le monde en matière de recherche et développement agricoles.

Mais quelles sont les réelles bénéficiaires de ces subventions ? Et pour quels modèles de développements agricoles ?

 

À mesure que le poids de la priorité globale accordée par la Fondation aux technologies et aux partenariats avec le secteur privé a commencé à se faire sentir sur la scène mondiale de l’agriculture, la Fondation a suscité opposition et controverse, en particulier à propos de son travail en Afrique. Ses détracteurs disent que la Fondation Gates encourage un modèle d’agriculture industrielle importé, basé sur des semences de haute technologie et des produits chimiques vendus par des sociétés américaines. Selon eux, la Fondation est obsédée par le travail des scientifiques dans des laboratoires centralisés et elle choisit d’ignorer les connaissances et la biodiversité que les petits agriculteurs en Afrique ont développées et maintenues au fil des générations. Certains accusent également la Fondation Gates d’utiliser son argent pour imposer sa stratégie politique à l’Afrique et d’intervenir directement sur des questions très controversées comme les lois sur les semences et les OGM.

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GRAIN a étudié les documents financiers publics de la Fondation pour voir si les flux financiers réels étayent ces critiques. Nous avons passé au peigne fin toutes les subventions en faveur de l’agriculture que la Fondation Gates a accordées entre 2003 et septembre 2014

On trouvera ci-après quelques-unes des conclusions que nous avons pu tirer de ces données.

1. La Fondation Gates lutte contre la faim dans le Sud en donnant de l’argent au Nord.

Cliquez pour élargir – Graphique 1. Diagramme circulaire représentant les 3 milliards de dollars de la Fondation Gates (subventions agricoles, par région).
Environ la moitié des subventions de la Fondation pour l’agriculture est allée à quatre grands groupes : le réseau mondial de recherche agricole du CGIAR, des organisations internationales (Banque mondiale, agences des Nations Unies, etc.), l’AGRA (mise en place par Gates lui-même) et l’AATF (African Agricultural Technology Foundation). L’autre moitié a bénéficié à des centaines d’organisations s’occupant de recherche, de développement et de politiques à travers le monde. Au sein de ce dernier groupe, plus de 80 % des subventions ont été accordées à des organisations aux États-Unis et en Europe, 10 % à des groupes en Afrique, et le reste ailleurs. Le Tableau 2 dresse la liste des 10 premiers pays où se trouvent les bénéficiaires de la Fondation Gates et les montants reçus, en faisant apparaître certains des principaux bénéficiaires. Le principal pays bénéficiaire est de très loin le pays d’origine de B. Gates, les États-Unis, et ils sont suivis par le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Pays-Bas.

Pour ce qui est des subventions agricoles attribuées par la Fondation aux universités et aux centres de recherche nationaux à travers le monde,

Cliquez pour élargir – Subventions de la Fondation Gates dans le domaine agricole 2003-2014 (en millions US$) 

79 % sont allées à des organisations basées aux États-Unis et en Europe, et seulement 12 % à des bénéficiaires en Afrique. On pourrait supposer qu’une partie importante du travail de terrain financé par la Fondation en Afrique serait effectuée par des organisations qui sont basées sur ce continent. Cependant, sur les 669 millions de dollars que la Fondation Gates a versés à des ONG pour des travaux sur l’agriculture, plus des trois quarts sont allés à des organisations basées aux États-Unis. Les ONG basées en Afrique reçoivent seulement 4 % des subventions versées globalement aux ONG qui s’occupent d’agriculture.

2. La Fondation Gates accorde ses subventions aux scientifiques, pas aux agriculteurs

Comme on peut le voir dans le Graphique 2, le plus grand bénéficiaire de subventions de la Fondation Gates est le CGIAR, un consortium de 15 centres internationaux de recherche agricole. Dans les années 1960 et 70, ces centres étaient en charge du développement et de la diffusion du modèle agricole controversé de la Révolution Verte dans certaines régions d’Asie et d’Amérique latine, qui a privilégié la distribution massive de quelques variétés de semences qui permettraient d’obtenir des rendements élevés avec une généreuse application d’engrais chimiques et de pesticides. Les efforts déployés pour mettre en œuvre le même modèle en Afrique ont échoué et, à l’échelle mondiale, le CGIAR a perdu de sa pertinence puisque des sociétés comme Syngenta et Monsanto ont pris le contrôle sur les semences commerciales. L’argent de la Fondation Gates a fourni un nouveau souffle au CGIAR et à son modèle de Révolution verte, cette fois en partenariat direct avec des entreprises de semences et de pesticides.5

Cliquez pour élargir – Graphique 2. Diagramme circulaire représentant les 3 milliards de dollars de la Fondation Gates (subventions agricoles, par type d’organisation). 

Le soutien de la Fondation Gates à l’AGRA et à l’AATF est étroitement lié à cette stratégie dans le domaine de la recherche. Ces organisations cherchent, de différentes manières, à faciliter la recherche du CGIAR et des autres programmes de recherche soutenus par la Fondation Gates et à faire en sorte que les technologies qui sortent des laboratoires arrivent dans les champs des agriculteurs. L’AGRA forme les agriculteurs à la façon d’utiliser les technologies, et les organise même en groupes pour mieux accéder aux technologies, mais n’aide pas les agriculteurs à renforcer leurs propres systèmes de semences ou à faire leurs propres recherches.6Nous n’avons trouvé aucun élément montrant un soutien de la Fondation Gates à des programmes de recherche ou de développement technologique réalisés par des agriculteurs ou fondés sur les connaissances des agriculteurs, malgré la multitude des initiatives de ce type dans tout le continent. (Après tout, les agriculteurs africains continuent de fournir environ 90 % des semences utilisées sur le continent !) La Fondation a toujours choisi de mettre son argent dans des structures pyramidales de production et de circulation des connaissances, dans lesquelles les agriculteurs sont de simples bénéficiaires des technologies développées dans les laboratoires et vendues par les entreprises.

3. La Fondation Gates achète de l’influence politique

La Fondation Gates utilise-t-elle son argent pour dire aux gouvernements africains ce qu’ils doivent faire ? Pas directement. En 2006, la Fondation Gates a mis en place l’Alliance pour une révolution verte en Afrique et elle lui a depuis lors accordé 414 millions de dollars. Elle détient deux sièges au conseil d’administration de l’Alliance et la décrit comme « le visage et la voix de l’Afrique pour notre travail »7.

L’AGRA, comme la Fondation Gates, accorde des subventions à des programmes de recherche. Elle finance également des initiatives et des entreprises agro-industrielles qui interviennent en Afrique pour développer les marchés privés de semences et d’engrais grâce à l’appui des « agro-commerçants » – revendeurs d’intrants agricoles. (Voir encadré sur le Malawi.) Une composante importante de son travail, cependant, est l’élaboration des politiques.

L’AGRA intervient directement dans la formulation et la révision des politiques et réglementations agricoles en Afrique sur des questions telles que la propriété foncière et les semences. Elle agit par le biais de « points nodaux d’action politique » au niveau national, avec des experts sélectionnés par l’AGRA, qui travaillent à faire avancer des changements de politique précis.

La Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF) est une autre organisation soutenue par la Fondation Gates qui intervient dans des instances à la fois politiques et technologiques. Depuis 2008, elle a reçu 95 millions de dollars de la Fondation Gates, qu’elle a utilisés pour soutenir le développement et la distribution de variétés hybrides de maïs et de riz. Mais elle utilise aussi les fonds de la Fondation Gates pour « changer positivement les perceptions du public » sur les OGM et exercer un lobby en faveur de changements réglementaires qui permettront d’étendre l’adoption de produits GM en Afrique.9

Dans la même veine, la Fondation Gates fournit à Université de Harvard des fonds pour faciliter les discussions sur les biotechnologies en Afrique, une subvention à l’Université du Michigan pour mettre en place un centre destiné à aider les décideurs politiques africains à décider de la meilleure manière d’utiliser les biotechnologies, et a accordé un financement à l’Université Cornell pour créer une « plate-forme de communications sur l’agriculture » afin que gens comprennent mieux les technologies agricoles basées sur la science, avec l’AATF comme principal partenaire.
À l’écoute des agriculteurs ?

« Écouter les agriculteurs et répondre à leurs besoins spécifiques » :tel est le premier principe du travail de la Fondation Gates sur l’agriculture.10 Mais il est difficile d’écouter quelqu’un quand on ne peut pas l’entendre. Les petits agriculteurs en Afrique ne participent pas aux instances chargées de définir les programmes pour les institutions de recherche agricole, les ONG ou les initiatives, comme l’AGRA, qui sont soutenues par la Fondation Gates. Ces instances sont dominées par les représentants de la Fondation, des politiciens de haut niveau, des chefs d’entreprise et des scientifiques.

Dans la pratique, le premier principe directeur de la Fondation semble être un exercice de marketing pour vendre ses technologies aux agriculteurs. Et, comme on pouvait s’y attendre, cela ressemble beaucoup à Microsoft à ce niveau.

 

Charité bien ordonnée

La Fondation prétend cependant que « dans leurs consignes aux gestionnaires de placements, Bill et Melinda prennent également en compte des aspects qui vont au-delà des bénéfices des entreprises, notamment les valeurs qui animent le travail de la fondation. »13Il est difficile de voir à quoi cela correspond quand il s’agit de son programme en matière d’alimentation et d’agriculture. La Fondation Gates soutient qu’un « accès à des aliments variés et nutritifs est essentiel à une bonne santé », mais ses investissements liés à l’alimentation vont presque exclusivement à l’industrie de la restauration rapide. Une somme impressionnante de 3,1 milliards est allée à des entreprises comme Coca Cola, McDonald, Pepsico, Burger King et KFC en 2012. La Fondation a immobilisé 1 milliard de dollars dans la plus grande chaîne de supermarchés du monde, Wal-Mart, qui joue un rôle majeur dans la disparition des petites exploitations agricoles au profit des grands fournisseurs.14 La Fondation Gates a également acheté 23 millions de dollars d’actions du premier producteur mondial de cultures génétiquement modifiées, Monsanto.15

 

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Notes

1 Gates Foundation, « Agricultural Development, strategic overview ».

2 La Fondation Gates en bref

8 Sur les Points nodaux d’action politique, voir : AGRA 2013 Annual Report. Pour plus d’informations sur le Ghana Food Sovereignty Network : http://foodsovereigntyghana.org/

9 La plupart de ces activités sont menées par le Forum ouvert sur la biotechnologie agricole en Afrique (OFAB), que AATF a créé en 2006, dont l’objectif est de parvenir à « une adoption accrue des produits GM en Afrique et dans le reste du monde ». Voir : http://allianceforscience.cornell.edu/partners

13 Gates Foundation, « Our investment policy »

14 Les chiffres sont basés sur les déclarations fiscales 2012 de la Fondation, tels que cités dans Alex Park et Laeah Leet, « The Gates Foundation’s hypocritical investments », Mother Jones, 6 décembre 2013.

15 John Vidal, « Why is the Gates foundation investing in GM giant Monsanto ? » Guardian, 29 septembre 2010.

 

Catégories: Afrique, Amérique du Nord, Ecologie et Environnement
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