Par Naïké Desquesnes

Une vieille dame, laide et pauvre, affairée devant un chaudron. Personnage aussi fascinant que repoussant, la sorcière des contes de fées semble avoir toujours existé, au fond de sa forêt, prête à se glisser dans nos imaginaires. Or cette figure a une histoire, faite de femmes en chair et en os, ostracisées et persécutées entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Et, sans cette histoire, on ne peut comprendre les origines du capitalisme. C’est ce que nous dit Silvia Federici, universitaire américaine, marxiste et féministe, dans une analyse menée avec une limpidité réjouissante. Dévoré à l’étranger, Caliban et la Sorcière paraît enfin en français, dix ans après sa première publication en anglais (1).

L’auteure commence par revisiter un concept fondamental de la pensée marxiste pour situer la sortie du système féodal : l’« accumulation primitive », soit l’expropriation terrienne de la paysannerie et la création du travailleur « libre » et indépendant. Seulement voilà : du sort de la travailleuse, Karl Marx ne dit mot. Un constat déjà posé par des féministes depuis les années 1970, qui trouve ici une profondeur historique indispensable pour saisir les liens entre capitalisme et instauration du patriarcat salarié : la femme est petit à petit forcée à faire du travail de reproduction et des tâches domestiques son activité « naturelle », non rémunérée.

Selon Federici, trois éléments fondent le nouvel ordre économique : la privatisation des terres villageoises autrefois collectives, la colonisation du Nouveau Monde et… la chasse aux sorcières. Les clôtures éliminent l’accès universel à des biens de base : le bois, le pâturage, les herbes thérapeutiques. Davantage dépendantes de ces biens communs pour leur subsistance, leur autonomie et leur sociabilité, les femmes sont les premières à pâtir de leur disparition. Si les hommes pauvres partent travailler à la ville, elles restent seules. Elles rejoignent les rangs des vagabonds, empruntent ou chapardent. Accusées de pacte avec le diable, de vols nocturnes ou encore de meurtres d’enfants, deux cent mille d’entre elles sont victimes de procès en sorcellerie sur une durée de trois siècles, selon l’historienne Anne L. Barstow (2).

En étudiant la répression et la discipline des corps féminins dans l’Europe du Moyen Age, Federici éclaire la condition de toutes les femmes à ce moment de basculement. Car la sorcière, c’est la femme en marge ; et, en attaquant les marges, l’Etat et l’Eglise construisent la norme. Sous l’étiquette de « sorcière », on pourchasse toutes celles qui ne rentrent pas dans le moule : célibataires, libertines, vagabondes, connaisseuses des remèdes traditionnels voués à disparaître au moment où la médecine moderne se met en place et devient l’apanage des hommes de science.

La militante altermondialiste et sorcière néopaïenne Starhawk parle d’ailleurs de cette période comme celle de « l’expropriation de la connaissance (3) ». Le soin devient un domaine nécessitant un diplôme. Aux pratiques des sages-femmes traditionnelles et des sorcières qui développaient une médecine douce, à base d’herbes, on oppose une médecine de style héroïque, avec l’arrivée des saignées et des purges. A une époque de plus en plus rationnelle, on combat sévèrement l’immanence. Starhawk défend aujourd’hui cette conception selon laquelle la valeur sacrée réside dans chaque élément du monde, et non dans un Dieu extérieur, dans l’espoir de renouer avec le monde qui nous entoure et de résister à une société capitaliste, industrielle et mécaniste.

Victime des logiques marchandes et autoritaires, mais aussi symbole de subversion et d’émancipation : d’hier à aujourd’hui, la sorcière représente la figure par excellence de la femme insoumise. Des mouvements écologistes aux groupes queer, elle donne du souffle aux luttes et aux questionnements intimes. D’une belle manière, les deux ouvrages dirigés par Anna Colin déploient en images et en textes cette symbolique, prolongeant un cycle d’expositions et de performances présentées notamment à Montreuil et à Quimper (4). Acclamons donc « l’heure des sorcières », ce moment du retournement du stigmate où des femmes pourchassées retrouvent la confiance et reprennent du pouvoir sur leurs vies.

Notes

(1) Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Entremonde-Senonevero, Genève-Marseille, 2014, 430 pages, 24 euros.

(2) Anne L. Barstow, Witchcraze : A New History of the European Witch Hunts. Our Legacy of Violence Against Women, Pandora, San Francisco, 1994.

(3) Starhawk, Femmes, magie & politique, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 2003.

(4) Anna Colin, L’Heure des sorcières, B42 – Le Quartier, Centre d’art contemporain de Quimper, Paris-Quimper, 2014, 88 pages, 16 euros ; Sorcières. Pourchassées, assumées, puissantes, queer, B42 – Maison populaire, Paris-Montreuil, 2013, 168 pages, 15 euros.

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/2014/09/DESQUESNES/50775