Un dictateur en prison

07.07.2012 - Buenos Aires - Ernesto H. De Casas

La nouvelle n’a pas tardé. Hier, tandis que de nombreuses personnes attendaient la sentence, tant à l’intérieur comme à l’extérieur de la salle d’audience, seize ans après que les Grands-mères de la Place de Mai aient dénoncé * »l’appropriation systématique »* des petits-enfants disparus pendant la dictature, un tribunal composé de deux hommes et d’une femme leur a donné raison; ce verdict a été accueilli avec jubilation.

Le dictateur Jorge Rafael Videla, âgé de 86 ans, qui a gouverné de facto l’Argentine, de 1976 à 1981, a été condamné à 50 ans de prison. Et son successeur, après la guerre des Malouines, Reynaldo Bignone, âgé de 84 ans, à 15 ans de prison. D’autres hauts dirigeants militaires ont été également condamnés, tels que Jorge El Tigre Acosta, à 30 ans et Antonio Vañek, à 40 ans. Les accusés étaient 11 au total, parmi lesquels, la seule femme accusée, Inés Susana Colombo, a été condamnée à 5 ans. Du jamais vu et sans précédent.

Jusqu’à présent, l’Argentine comptait environ 25 condamnés pour appropriation de mineurs, mais c’était des cas spécifiques, où l’accusé répondait de ses propres crimes. Alors que ce que les Grands-mères ont essayé de prouver depuis tout ce temps, c’est que les 500 vols d’enfants, ceux qu’elles estiment avoir été perpétrés durant la dictature militaire (1976-1983), ont été la conséquence d’un plan systématique conçu par la coupole dirigeante de l’État de l’époque. Comme le reconnaît la sentence prononcée, qui considère qu’un * »Terrorisme d’État »* s’est exercé, au moyen de * »pratiques systématiques et généralisées de l’enlèvement, la détention et la dissimulation d’enfants âgés de moins de 10 ans »*, sous un * »plan général d’annihilation »*. Horrible. Ténébreux. Quel type de mentalité mène à ce genre de choses ?

Les accusés ont admis dans leurs déclarations qu’il y avait eu des appropriations, mais ils les ont imputées aux décisions que les subalternes prenaient de leur propre initiative.

Hier, cependant, ils ont dû écouter, sans sourciller, le jugement qui n’a pas suivi leur défense. Les participants n’ont pu contenir leur joie au moment où la juge Maria del Carmen Roqueta, présidente de la cour, a annoncé la condamnation de Videla à 50 ans ; alors la salle, remplie de parents de disparus, a éclaté en acclamations et en applaudissements.

Seize années se sont écoulées depuis que les Grands-Mères de la Place de Mai avaient signalé * »l’appropriation systématique »* des enfants, mais la justice a finalement été rendue avec ce gouvernement-ci, puisque d’autres l’en avaient empêché.

Alan Lud, l’avocat des Grands-Mères indique qu’* »Il est vrai que nous n’avons pas trouvé un ordre écrit qui prouve qu’il y ait eu un plan, mais la reconstruction de plusieurs éléments nous a menés à la conclusion qu’il y avait eu un plan systématique »*. * »Alors que Videla a déclaré que les appropriations ne s’étaient produites que dans la capitale fédérale et la province de Buenos Aires, elles ont en réalité également été enregistrées dans d’autres provinces. Une autre preuve consiste en le fait qu’il y avait des officiers et des médecins destinés au soin des femmes enceintes, pour s’assurer que l’accouchement ait lieu… Il fallait bien que quelqu’un ait pris cette décision »*. Celui qui l’a prise, que ce soit Videla (1976-1981) ou Bignone (1982-1983), n’a jamais reconnu la légitimité de la cour. Dans ses dernières paroles de défense, Videla a avancé que les prisonnières étaient des terroristes et qu’elles utilisaient leurs bébés comme boucliers humains. Incroyable.

Pendant les dix-huit mois qu’ont duré les séances d’audience, beaucoup de grands-mères espéraient qu’un des accusés assumerait sa faute et, surtout, révélerait l’endroit où se trouveraient quelques-unes des personnes disparues. Mais il n’en a rien été.

Il faut souligner que depuis le début du procès en 1996, plusieurs accusés sont déjà morts, comme le dictateur Emilio Eduardo Massera, ainsi que quelques grands-mères, que les avocats qui avaient initié la cause sont partis en retraite et l’avocat qui représente maintenant les Grands-mères, Alan Lud, âgé de 31 ans, n’était pas né lorsque les vols de bébés ont été perpétrés. Depuis lors, 105 petits-enfants ont récupéré leur identité biologique grâce, en bonne partie, à la recherche des Grands-Mères.

Beaucoup d’entre elles célébraient hier en se prenant dans les bras, avec la satisfaction d’avoir vécu assez de temps pour voir que justice a été faite. En outre, comme * »Videla accomplissait déjà une peine d’emprisonnement à perpétuité après une décision de 1985″* explique l’avocat des Grands-Mères * »et le Code pénal argentin prévoit que, après un certain nombre d’années de prison on peut obtenir une libération conditionnelle. Il précise que si la condamnation avait été de 25 ans ou moins, il aurait pu l’obtenir. Mais étant de 50 ans, sa demande de liberté conditionnelle lui sera refusée »*.

Et l’église dans tout cela?

Par ailleurs, Victoria Montenegro, âgée de 36 ans, fille de parents disparus, estime que le jugement du plan systématique de vol des bébés, met en évidence la participation de l’Église catholique locale dans les faits. * »Beaucoup d’entre eux donnent encore la messe, et c’est ce qui est le plus perturbant. Je suis croyante et je crois en l’Église, mais il y a des personnes qui ont fait beaucoup de mal. Dans mon cas, l’homme qui s’est approprié de moi m’a raconté qu’ils m’avaient retirée d’un commissariat de la province de Buenos Aires. Il y avait plusieurs bébés, tous enfants de disparus, soignés par des religieuses. En fait, j’ai été baptisée dans le quartier de Campo de Mayo par un prêtre, non militaire, qui savait très bien que ceux qui m’avaient prise n’étaient pas mes parents « *. *«L’appropriation est venue de l’État. Nous savons tous ce qu’est la chaîne de commandement et personne dans l’armée ne s’approprie un bébé et ne l’élève parce qu’il en a envie. Mais, en plus de cela, un grand nombre de personnes ont collaboré et également contribué à ce que se dresse ce voile d’impunité et à ce que depuis 36 ans, nous cherchions toujours nos petits-enfants »* ajoute Montenegro. La collaboration commençait avec celui qui écrivait silencieusement l’inscription dans le registre civil et tous ceux qui se sont tus et ignoraient les plaintes de nos parents. Les prêtres qui bénissaient les armes et donnaient de la force aux hommes * »avant les vols de la mort »* collaboraient. Une atrocité réelle sur laquelle les autorités ecclésiastiques ne donnaient pas leur avis: pourquoi? *«Quand nous hésitions et que nous ne savions pas vers qui nous tourner, l’Église catholique ne nous a aidées en rien; au contraire, elle était contre »*, rappelle la vice-présidente des Grands-Mères de la Place de Mai, Rosa Roisinblit, âgée de 92 ans. * « Mais d’autres églises chrétiennes, elles, ont contribué »*. Inexplicable.

*(Traduction: Gwenaëlle Souche)*

Catégories: Amérique du Sud, Politique

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