La crise de la gauche

08.04.2010 - Roma - Roberto Savio

La solution ne s’annonce pas immédiate

Rappelons que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et la création de l’ONU, nous avons assisté à une extraordinaire modernisation de la politique fondée sur des acquis constitutionnels, la justice sociale et la participation démocratique. L’expansion économique a été accompagnée d’une série de réformes en matière d’agriculture mais aussi sur le plan des droits du travail, de la santé et de la protection de l’emploi.

Au niveau mondial, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait, dans les années 1970, le nouvel ordre économique international (NOEI) qui se fondait sur l’idée de « justice sociale internationale » et qui entendait reconnaître le droit du tiers monde à participer équitablement à l’économie globale. À cette époque, les valeurs de développement humain étaient à la racine du débat politique. On inaugura alors le dialogue nord-sud auquel participèrent 22 chefs d’état lors d’un premier sommet à Paris puis d’un deuxième à Cancun en 1980, auquel participa un homme qui s’intéressait plus au commerce qu’à la justice internationale et qui venait juste de se faire élire à la tête des États-Unis : Ronald Reagan.

Reagan a introduit le célèbre slogan « Trade, not aid » (le commerce, pas la charité). Et c’est ainsi qu’avec ses alliés comme le premier ministre Margaret Thatcher, il a commencé à changer le cours de l’histoire. Dans les années 1980 l’Organisation mondiale du commerce fut créée, comme un organe séparé de l’ONU, mais son rôle de décideur international fut remis en cause par de virulentes campagnes.

Le nouvel ordre économique et le nouvel ordre mondial de l’information furent ensuite remplacés par le dénommé consensus de Washington qui imposa les théories du néo-libéralisme dans les relations économiques internationales. Pendant ce temps, Reagan et Thatcher se lançaient dans une bataille d’arrache-pied contre les forces syndicalistes et entamaient la liquidation des services sociaux qui continue encore aujourd’hui.

En 1989, le mur de Berlin est tombé. A ce moment, certains ont affirmé que ce qu’on abattait ce n’était pas l’ennemi Soviétique, mais le mouvement d’opposition au capitalisme tout entier. L’auteur néolibéral Francis Fukuyama déclara que le monde avait atteint « la fin de l’histoire », et qu’à partir de ce moment précis il n’y aurait de place que pour le capitalisme et la croissance ininterrompue, entraînés par des régulations peu scrupuleuses.

Après la mort du communisme, c’est la mort de l’idéologie qui a été proclamée. La nouvelle orthodoxie a éliminé toute opinion divergente. Le marché a été promu meilleur régulateur de l’économie, de la société et de la culture.

Face à ce mensonge monumental, la gauche européenne, en particulier, s’est appliquée à rester la plus discrète et anhistorique possible, s’adaptant aux modes et à l’imagination collective du moment. On peut dire que la gauche s’est divisée en deux grands groupes : les « veuves » et les « vierges ».

Les veuves de la gauche, excepté dans les anciens pays socialistes, se sont retirées de la politique. Les vierges au contraire, ont commencé à accepter la mort de l’idéologie et à épouser le pragmatisme. « Il faut être pragmatiques », disait le slogan des années 90.

Des mots tels que justice sociale, solidarité, transparence, participation, taxation progressive, ont disparu du lexique politique, ce qui n’a pas facilité le travail des vierges. Mais le pragmatisme a une faille : en l’absence d’une structure idéologique, le mécanisme pragmatique se borne à n’entreprendre que ce qui est possible, et donc utile. Du pragmatisme on aboutit à l’utilitarisme.

Les efforts politiques se réduisent alors à des objectifs administratifs, privés d’une vision sociale globale et d’un ensemble de valeurs. C’est une gauche dépouillée de son identité, renfermée dans une polémique chronique avec la droite sur des questions personnelles et administratives.

Pendant que ces transformations avaient lieu, un changement économique de plus grande ampleur se profilait. Après l’abolition des régulations bancaires décrétée par Bill Clinton en 1989 et pendant la débauche néolibérale de l’administration Bush, on assista à la dangereuse création de nouveaux instruments financiers à taux de risques extrêmement élevés. L’économie réelle des biens et des services se subordonna au secteur financier qui grandissait 20 fois plus vite. Les relations entre politique et économie subirent un changement en profondeur : la production n’était plus le point de référence en économie, et face à un secteur financier complètement mondialisé et déréglementé, l’arène nationale, avec ses lois et ses institutions, commençait à s’effriter.
Dans le débat actuel, les anciens termes sont recyclés et alimentent ce qui s’apparente à une nouvelle guerre froide. Les républicains traitent Obama de socialiste, et le premier ministre italien Silvio Berlusconi accuse l’opposition de communisme.

Qu’en est-il de la gauche ?

La gauche se retrouve privée de terminologie pour s’identifier avec le peuple. Elle ne peut plus parler de justice sociale, de solidarité, d’égalité ou de redistribution sans se faire taxer de nostalgie communiste. En Italie, la situation est tellement extrême que le Ministre du travail est devenu le ministre de la protection sociale, sans que la gauche ne réagisse d’un poil par peur de paraître trop gauchiste.

La liste des concessions faite par la gauche est très longue. Aux Etats-Unis, après un vote populaire retentissant qui a placé un homme noir à la tête du pays, on constate maintenant que Obama a pris ses fonctions tout en gardant la vieille équipe économique responsable de la crise actuelle. Cette situation rend impossible toute tentative de réforme du système financier en faillite qui a provoqué l’apparition de centaines de millions de nouveaux pauvres et qui va probablement subir un nouveau tremblement de terre dans un futur proche si rien n’est fait pour amorcer une réforme.

Le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz a déclaré que les vainqueurs de la chute du mur de Berlin sont aujourd’hui les perdants de la chute d’un autre mur, celui de Wall Street. Comment un jeune européen d’aujourd’hui qui n’a pas vécu cette page d’histoire peut-il saisir le paradoxe pointé par Stiglitz et croire qu’une gauche sans identité pourrait être la voie vers une société différente de celle d’aujourd’hui ?

Roberto Savio est le fondateur et président émérite de l’agence de presse Inter Press Service (IPS)

Traduction de l’anglais : Mathilde Baud

Catégories: Europe, International, Opinion, Politique

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